
Donald Trump vient de prononcer, depuis la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, un discours à l’adresse du reste du monde qui est sans doute le plus grandiloquent, ignorant, agressif et scandaleux de toute l’histoire de l’organisation, vieille de 81 ans.
J’ai couvert 25 débats généraux de l’ONU depuis le siège de l’organisation à New York en tant que correspondant sur place, et je n’ai jamais rien vu de tel, y compris lors des six précédentes interventions de Trump à l’ONU.
Mardi, il a commencé par se frapper la poitrine en se proclamant roi du monde :
« Notre économie fait l’envie du monde entier.
Notre armée est la plus puissante de la planète.
Notre technologie est inégalée et nous sommes en tête dans pratiquement tous les domaines.
Notre énergie alimente la planète.
L’Amérique est en plein essor.
Notre nation grandit.
Notre puissance s’étend. »
Mais bien sûr, l’Amérique ne possède pas d’empire.
« Nous avons investi plus d’argent dans l’armée américaine au cours des 12 derniers mois que jamais auparavant », a-t-il rappelé à l’assistance, y compris aux dirigeants de nations dont les populations innocentes sont massacrées par cette même armée. « Et pour ce mandat, le montant atteindra 1 500 milliards de dollars. »
Il a réservé une virulence particulière à la dernière victime en date de la violence gratuite de l’Amérique :
« Depuis 51 ans, le régime iranien fanatique règne par le sang et les massacres, semant la mort, le carnage et le chaos dans tout le Moyen-Orient et au-delà. Ils jouaient les tyrans au Moyen-Orient, mais ils ne le sont plus. »
Trump n’ose pas se regarder dans un miroir.
Car il y verrait le visage du véritable tyran du Moyen-Orient qui, au milieu de ruines fumantes, n’est plus un tyran. Puis, après avoir débité une litanie de mensonges sur l’état des capacités militaires de l’Iran et sur son programme nucléaire, il a, de manière stupéfiante, menacé un autre État membre de l’ONU depuis la tribune de l’Assemblée mondiale, tenant des propos empreints de mégalomanie et d’intentions génocidaires :
« Je dois prendre une décision importante. Conclura-t-on un accord avec l’Iran lui permettant de se reconstruire et de devenir un pays bien plus grand qu’il ne l’a jamais été ? Peut-être l’un des plus puissants du Moyen-Orient, voire du monde entier.
Ou bien dois-je anéantir la République islamique, et ce rapidement, sans jamais lui laisser la moindre chance de tuer et de détruire à nouveau des populations et des nations ?
Dois-je les précipiter en enfer, sans aucune chance de survie ni aucun espoir de grandeur ou de descendance future ? »
Une seule autre fois, un dirigeant mondial a proféré une menace aussi extrême à l’encontre d’une autre nation aux Nations unies. Et ce dirigeant n’était autre que Donald J. Trump.
Le 19 septembre 2017, s’exprimant depuis cette même tribune, il avait déclaré que les États-Unis n’auraient « d’autre choix que de détruire totalement la Corée du Nord » s’ils étaient contraints de se défendre ou de défendre leurs alliés.
Une ignorance abyssale
Après avoir longuement appelé les États membres de la CPI à quitter la Cour et fustigé « les lâches hypocrites du Conseil des droits de l’homme [qui n’ont] pas grand-chose à dire sur la persécution des chrétiens », tout en se livrant à son exercice habituel d’autopromotion éhontée et en se félicitant d’avoir soi-disant mis fin à huit guerres (alors même qu’il s’en prenait à l’Iran, au Venezuela — « Au vainqueur le butin » —, au Yémen et à la Russie via l’Ukraine, qu’il se rendait complice d’un génocide à Gaza et menaçait Cuba), Trump a stupéfié l’auditoire en faisant preuve d’une ignorance aussi profonde que dangereuse au sujet de l’intelligence artificielle.
Il a tenu ces propos étonnants :
« L’intelligence artificielle… cela donne l’impression que c’est faux. Or, ce n’est pas faux. C’est même incroyable. Mais nous devons être prudents. En fait, c’est exactement le contraire de ce que le terme suggère.
Désormais, tous les documents des États-Unis — et, espérons-le, du monde entier — adopteront le terme bien plus précis de « super » plutôt que celui d’« artificielle ».
Il s’agit donc de super intelligence.
En d’autres termes, bienvenue dans le nouveau monde de la super intelligence — la SI.
Voyons si cela prend. Ça sonne bien mieux. C’est bien mieux, et c’est beaucoup plus précis.
Voyons si j’ai du pouvoir. Peut-être que oui, peut-être que non. Nous le saurons très bientôt.
Super-intelligence. »
Il a ensuite ajouté :
« Toute nouvelle technologie majeure s’accompagne de défis, et la superintelligence ne fait pas exception. Pourtant, ce sont les mêmes personnes qui affirmaient que nous serions tous morts d’ici 12 ans à cause du réchauffement climatique — une expression rebaptisée depuis “changement climatique” car la planète se refroidissait au lieu de se réchauffer, et personne n’était mort.
Ce sont ces mêmes personnes qui prétendent aujourd’hui que l’IA va tous nous tuer, que les robots vont nous attaquer et que tout va virer à la catastrophe totale.
Or, nous avons actuellement une large avance sur la Chine et sur tous les autres pays. Et nous allons la conserver. Nous allons maintenir une ligne de conduite très claire et très ferme.
Je ne vais pas freiner l’essor d’une technologie qui sera plus importante que la révolution industrielle — beaucoup disent même qu’elle surpassera la révolution industrielle ou Internet lui-même.
Au contraire, nous allons encourager la superintelligence. Nous allons l’encourager, et non la brider. »
Ce qu’il fallait en retenir
Au premier plan, la délégation palestinienne ; derrière elle, le secrétaire d’État américain, la Première dame, le chef de cabinet et l’ambassadeur auprès de l’ONU écoutent Trump, le 22 septembre 2026. (ONU TV)
Tout d’abord, Trump saisit très mal la signification du terme « super intelligence ». Il est à l’image de la plupart des gens qui ne perçoivent l’IA qu’à travers les outils déjà accessibles au public, tels que ChatGPT ou Grok. Il s’agit essentiellement de moteurs de recherche Google « améliorés », capables d’explorer les données bien plus en profondeur et plus rapidement pour extraire des quantités phénoménales d’informations, présentées sous forme de conversation. Ces informations peuvent d’ailleurs être d’une inexactitude stupéfiante.
Ce qui préoccupe les lanceurs d’alerte, les pionniers de l’IA et les dirigeants d’entreprises du secteur — que Trump tourne en dérision — et sur quoi ils tirent la sonnette d’alarme ces derniers temps, ce n’est pas ce qui est déjà disponible pour le grand public, mais ce qui se trame dans les laboratoires. Ils ont expliqué que les réseaux de neurones constituant l’IA, qui imitent le cerveau humain, ont déjà montré des signes d’échappement au contrôle humain.
Ces systèmes ont désobéi à des ordres, formé des essaims ou des armées avec d’autres agents d’IA, édicté leurs propres règles, effacé leurs traces, piraté d’autres réseaux et menacent de devenir des entités autonomes atteignant ce que l’on appelle la « superintelligence ». C’est bien de cette superintelligence qu’il s’agit, et non d’un nouveau terme à la mode que Trump jugerait plus approprié pour décrire le domaine dans lequel il souhaite surpasser la Chine.
Malheureusement, Trump n’est pas le seul à faire preuve de cette dangereuse méconnaissance du sujet. Une multitude de commentateurs, sur les réseaux sociaux comme dans des publications telles que celle-ci, colportent des théories infondées selon lesquelles les dirigeants tiendraient ces propos uniquement pour gonfler la valeur de leurs entreprises en démontrant leur puissance. C’est une pure illusion. Si ces avertissements n’étaient qu’une manœuvre pour doper la valorisation boursière, le moment choisi — à l’approche d’introductions en bourse prévues — serait le pire qui soit. En substance, le problème se résume ainsi :
les agents d'IA actuels parviennent déjà à contourner les contraintes, à se coordonner et à dissimuler leurs actions ;
les laboratoires ne disposent pas encore de moyens éprouvés pour garder sous contrôle des systèmes futurs bien plus puissants ;
un système superintelligent capable de s'améliorer lui-même, ou un essaim capable de recruter d'autres agents, pose un problème de contrôle bien différent de celui d'un simple chatbot répondant à une requête, comme ChatGPT ou Grok.
Il est encore temps de mettre en place des garde-fous pour empêcher une IA superintelligente devenue incontrôlable de nous causer des dommages considérables via des piratages autonomes, la conception d’armes biologiques, des cyberattaques contre les réseaux électriques ou, pire encore, des actions impliquant des systèmes d’armement, y compris nucléaires. C’est ce qui inquiète le « grand-père de l’IA », le professeur Geoffrey Hinton (qui estime qu’il y a 10 % de chances que l’IA anéantisse l’humanité), des lanceurs d’alerte du secteur comme Jacob Coxon et Daniel Kokotajlo, ainsi que des dirigeants d’entreprises d’IA tels que Dario Amodei, Elon Musk et Sam Altman. Certes, par définition, ces dirigeants sont avides de profits et de pouvoir et se soucient peu du commun des mortels, mais ils ne tiennent pas non plus à mourir.
Il est encore temps d’agir. Ce qui est réclamé, c’est une pause jusqu’à ce que des garde-fous soient élaborés et mis en place. Comme Donald Trump est motivé par la volonté de surpasser la Chine dans le domaine de l’IA, il est impératif que la Chine et les États-Unis collaborent, peut-être en vue d’un traité garantissant la sécurité de l’IA, afin que ses nombreux atouts dans la résolution de problèmes puissent profiter à l’humanité.
Cette semaine, l’IA figurera à l’ordre du jour du sommet sino-américain à Washington. Les deux pays devraient mettre en place une ligne directe pour communiquer sur les risques de sécurité liés à l’IA. Toutefois, peu d’autres avancées sont attendues, alors même qu’il est urgent que les deux parties ralentissent le développement de ces technologies.
Un traité définirait les activités à suspendre, comme l’auto-amélioration récursive ; il prévoirait des contrôles éventuels sur les centres de données et les livraisons de puces — un peu à l’image des inspections prévues par les traités sur le nucléaire — et garantirait que les pays tiers ne poursuivent pas un développement incontrôlé.
Une chose est sûre : il faut prendre ce problème au sérieux et faire abstraction des divagations de Donald Trump.