La naissance maffieuse du dollar

«La chose la plus difficile au monde est de suivre à la trace n’importe quelle idée jusqu’à sa source». ~ Edward Mandell House

La remontée à la source est donc l’objet de ce texte. Il m’a semblé capital de donner au squelette d’une description linéaire des faits leur densité psychologique et leur incarnation dans les hommes qui ont fait l’histoire de cette époque-là.

J’ai pensé qu’il était important d’y ajouter des informations sur le contexte politico-social qui seul permet d’accéder à une compréhension en profondeur des motivations psychologiques et politiques qui ont rendu possibles les décisions prises à ce moment-là de l’histoire. Cependant rôle des personnages en apparence secondaires — et même tombés dans l’oubli — est souvent méconnu. Ainsi, on attribue d’ordinaire au président des États-Unis alors en exercice, Woodrow Wilson, la paternité de la banque centrale privée américaine, alors qu’il est probablement le personnage politique de l’époque le plus étranger tant à sa conception qu’à sa venue au jour.

C’est pourquoi j’insiste sur les aspects humains du contexte politique, et notamment sur le rôle décisif joué par un homme de l’ombre dans une opération financière qi s’est révélée majeure pour l’avenir du monde. Le Colonel House le disait lui-même à la fin de sa vie : «Ma main a pesé sur les faits», voulant signifier par là qu’il avait joué un rôle important dans la politique d’une période-charnière dont nous subissons aujourd’hui encore les conséquences.
1 – La préhistoire du système monétaire de Picrocholand : de la déclaration d’indépendance en 1776 à la crise de 1907

L’action des «barons voleurs» et la décision de 1913 qui en sera le point d’orgue, n’est pas un acte isolé. C’est le dernier et le plus décisif des coups de boutoir des financiers et des «barons voleurs» dans la guerre féroce, tant en Europe qu’en Amérique, entre le pouvoir politique et le pouvoir des banquiers, notamment celui des Warburg et des Rothschild d’Angleterre. Cette guerre durait depuis la Déclaration d’indépendance des colonies anglaises. Elle se termina par une victoire par KO de la finance internationale sur le pouvoir politique de l’État naissant et ouvrit la voie à une domination exponentielle des financiers sur le monde entier.

La bataille avait d’ailleurs commencé avant même la déclaration d’indépendance, en 1776, lorsque les banquiers de la City de Londres réussirent à faire voter par le gouvernement anglais une loi qui interdisait aux treize colonies d’Amérique de créer une monnaie locale, le Colonial Script, et de n’utiliser, pour leurs échanges, que la monnaie or et argent des banquiers. Comme cette monnaie était obtenue moyennant un intérêt, elle devenait automatiquement une dette des colonies.

Les monétaristes l’appellent une monnaie-dette et cette monnaie est un racket permanent des banques sur l’État soumis à ce régime.

Au moment de la déclaration d’indépendance du nouvel État, méfiants les Pères fondateurs inscrivirent dans la Constitution américaine signée à Philadelphie en 1787, dans son article 1, section 8, § 5, que «c’est au Congrès qu’appartiendra le droit de frapper l’argent et d’en régler la valeur».

Thomas Jefferson était si persuadé du rôle pervers des banquiers internationaux qu’il a pu écrire : «Je considère que les institutions bancaires sont plus dangereuses qu’une armée. Si jamais le peuple américain autorise les banques privées à contrôler leur masse monétaire, les banques et les corporations qui se développeront autour d’elles vont dépouiller les gens de leurs biens jusqu’au jour où leurs enfants se réveilleront sans domicile sur le continent que leurs Pères avaient conquis».

Et voilà comment Jefferson a prophétisé, il y a plus de deux siècles, la crise des «subprimes», qui qui a jeté des milliers de citoyens du Picrocholand à la rue.

Mais les banquiers ne s’avouèrent pas vaincus. Ils trouvèrent des soutiens auprès du nouveau gouvernement et notamment auprès du secrétaire au Trésor, Alexander Hamilton et du président George Washington lui-même. Ils obtinrent en 1791 le droit de créer une banque, abusivement appelée Banque des États-Unis de manière à faire croire qu’il s’agissait d’une banque de l’État central alors que c’était une simple banque privé appartenant à ses actionnaires. Cette banque privée obtint, pour vingt ans, le privilège d’émettre la monnaie-dette du nouvel État.

Lorsqu’au bout de vingt ans, le président Jackson voulut mettre fin à ce droit exorbitant, sortir du cycle de la monnaie-dette et revenir au droit inscrit dans l’art.1 de la Constitution, les banquiers anglais, menés par Nathan Rothschild, suscitèrent en 1812, sous divers prétextes commerciaux — taxe sur le thé, taxes maritimes, contrôle des navires — une guerre de l’Angleterre contre ses anciennes colonies. Ils mirent alors en action toute leur puissance financière afin de ramener le nouvel État au rang de colonie. «Vous êtes un repaire de voleurs, de vipères, leur avait crié le président Jackson. J’ai l’intention de vous déloger, et par le Dieu Éternel, je le ferai !»

Mais il échoua à les déloger et les banquiers eurent le dernier mot.

En 1816, les privilèges de la Banque des États-Unis étaient rétablis et les banquiers menés par la famille Rothschild avaient définitivement terrassé les hommes politiques qui, comme Jefferson et plus tard, Lincoln, tentèrent de s’opposer à leur racket.

C’est donc à juste titre que James Madison (1751-1836), le quatrième président du Picrocholand naissant a pu écrire : «L’histoire révèle que les banquiers utilisent toutes les formes d’abus, d’intrigues, de supercheries et tous les moyens violents possibles afin de maintenir leur contrôle sur les gouvernements par le contrôle de l’émission de la monnaie».

Car il s’agit bien d’un racket. La guerre que mena — et perdit — Abraham Lincoln contre les banquiers en fut une nouvelle illustration éclatante.

Durant la guerre de Sécession (1861-1865), la banque Rothschild de Londres finança les Fédérés du Nord, pendant que la banque Rothschild de Paris finançait les Confédérés du Sud en application d’un scénario mis au point en Europe durant les guerres napoléoniennes. Les deux groupes, profitant de la situation, exigeaient des intérêts usuraires de vingt-cinq à trente-six pour cent.

Le président Lincoln, qui avait percé à jour le jeu des Rothschild refusa de se soumettre au diktat des financiers européens et, en 1862, il obtint le vote du Legal Tender Act par lequel le Congrès l’autorisait à revenir à l’art. 1 de la Constitution de 1787 et à faire imprimer une monnaie libérée du paiement d’un intérêt à des tiers — les dollars «Green Back» —ainsi dénommés parce qu’ils étaient imprimés avec de l’encre verte. C’est ainsi qu’il a pu, sans augmenter la dette de l’État, payer les troupes de l’Union.

«Le pouvoir des financiers tyrannise la nation en temps de paix — écrivait-il — et conspire contre elle dans les temps d’adversité. Il est plus despotique qu’une monarchie, plus insolent qu’une dictature, plus égoïste qu’une bureaucratie. Il dénonce, comme ennemis publics, tous ceux qui s’interrogent sur ses méthodes ou mettent ses crimes en lumière. J’ai deux grands ennemis : l’armée du sud en face et les banquiers en arrière. Et des deux, ce sont les banquiers qui sont mes pires ennemis».

Il aurait ajouté ces paroles prémonitoires : «Je vois dans un proche avenir se préparer une crise qui me fait trembler pour la sécurité de mon pays. […] Le pouvoir de l’argent essaiera de prolonger son règne jusqu’à ce que toute la richesse soit concentrée entre quelques mains». (Letter from Lincoln to Col. Wm. F. Elkins, Nov. 21, 1864).

Lincoln voyait clairement combien il était néfaste pour une nation souveraine que des puissances autres que l’État central aient le pouvoir de créer la monnaie. Il a été tué à Washington le 14 avril 1965 par John Wilkes Booth qui lui tira une balle dans la tête alors qu’il assistait à une représentation théâtrale dans la loge du Ford’s Theater.

Les causes réelles de sa mort n’ont pas été élucidées, bien que la version officielle prétende toujours que son assassin vengeait la défaite des Sudistes. De nombreuses recherches, abondamment documentées, orientent la recherche de la vérité vers un complot beaucoup plus complexe et révèlent, notamment, que Booth reçut à ce moment-là des sommes d’argent très importantes de la part d’hommes d’affaires connus et qu’il bénéficia de nombreuses et efficaces complicités, tant pour accomplir son crime que pour quitter les lieux.

Toujours est-il que le successeur de Lincoln, Andrew Johnson, semble, lui, n’avoir eu aucun doute quant à la cause de la mort de son prédécesseur : il a immédiatement et sans donner d’explication, suspendu l’impression des greenbacks et le Picrocholant naissant est revenu à la monnaie-dette des banquiers.

Le 12 avril 1866, le Congrès officialisait sa décision par le vote du Contraction Act qui stipulait que les billets greenbacks de Lincoln seraient progressivement retirés de la circulation monétaire.

Il est une autre personnalité qui, elle non plus, n’avait aucun doute sur les commanditaires de l’assassinat perpétré par Booth, c’est Otto von Bismarck, Chancelier de Prusse depuis 1862, qui écrivait : «La mort de Lincoln fut un désastre pour la chrétienté. Il n’y avait pas dans tous les États-Unis d’homme qui méritât de seulement porter ses bottes. Je crains que les banquiers étrangers ne dominent entièrement l’abondante richesse de l’Amérique et ne l’utilisent systématiquement dans le but de corrompre la civilisation moderne. Ils n’hésiteront pas à précipiter les États chrétiens dans les guerres et le chaos, afin de devenir les héritiers de la terre entière».
2 – Les préparatifs de l‘accouchement : les crises monétaires successives : 1869 – 1873 – 1893 – 1901 – 1907

La première «Tempête sur Wall Street» — le premier «Vendredi noir» — date du 24 septembre 1869. Elle était liée à la ruée vers l’or et aux manœuvres de deux escrocs de la finance, Jay Gould et Jim Fisk, qui soudoyèrent des fonctionnaires du Trésor afin d’accaparer tout le marché de l’or, dont les transactions s’opéraient encore en greenbacks.

Une nouvelle panique avait secoué Wall Street le 20 septembre 1873. La faillite d’une société de courtage qui assurait le financement du Northern Pacific Railway avait provoqué une vente massive des titres de la compagnie.

Le 27 juin 1893 a eu lieu le premier krach boursier à Wall Street. Faillites, incertitudes monétaires, diminution des réserves d’or avaient provoqué une panique sur les titres et une classique ruée sur les achats d’or. Le sauveur sera, déjà, J. Pierpont Morgan, que nous retrouverons à la manœuvre en 1910 et en 1913. Après sa victoire sur Jay Gould et Jim Fisk dans la «bataille du rail»de 1873, J. P. Morgan s’est présenté en sauveur du Trésor américain, après un marché conclu avec le président Cleveland le 8 février 1895.

Une nouvelle panique a secoué Wall Street le 9 mai 1901 à propos d’une spéculation féroce sur la même Northern Pacific appartenant toujours au même J. Pierpont Morgan qui ruina d’un même élan les investisseurs honnêtes et les spéculateurs.

Le 13 mars 1907 vit une nouvelle chute vertigineuse des cours et comme par hasard, la même Northern Pacific s’était retrouvée au cœur de la crise. En même temps, J. P. Morgan annonçait la faillite de Knickerbocker Trust Co et de Trust Company of America qui mettaient en péril tout le réseau bancaire du Picrocholand de l’époque. Cette petite répétition de la situation montre, une fois de plus, que les mêmes causes provoquent les mêmes effets.

C’est dans ces grands moments-là qu’on reconnaît le prédateur de haut vol. Après avoir été le poison, notre banquier, John Pierpont Morgan, dont le nom se retrouve dans toutes les crises depuis 1869, s’est présenté en remède et en sauveur de la nation. Un parfait pharmakon monétaire, en somme.

Ce n’est pas sans raison qu’il proclamait : «Un homme a toujours deux raisons de faire ce qu’il fait. La bonne et la vraie». Au cours d’une scène cocasse digne d’un scenario hollywoodien, ce personnage aussi truculent que redoutable avait convoqué dans son bureau les présidents des sociétés financières et les avait séquestrés toute la nuit. Il ne les avait libérés que le lendemain matin à 5 h après les avoir contraints à verser vingt-cinq millions de dollars greenbacks afin de «sauver les banques»… qu’il avait contribué à mettre en péril.

Du coup, qualifiés précédemment de «malfrats richissimes» par le président Theodore Roosevelt — celui qui avait envoyé la Grande flotte blanche faire le tour du monde afin de démontrer la puissance du pays — J.P. Morgan et ses acolytes s’étaient métamorphosés en un clin d’œil en «conservateurs solides qui agissent avec sagesse pour le bien public». Et c’est ainsi que la «bonne raison» de faire — celle qu’il est honorable d’afficher — est devenue la «vraie raison» d’agir, c’est-à-dire la raison officielle, la raison «ad usum delphini» pendant que la «vraie raison» — la rapacité et les manœuvres frauduleuses des auteurs de la crise — disparaissaient dans les souterrains de l’histoire et des consciences.

Comme John Pierpont Morgan fut l’un des acteurs majeurs de la création de la machine de la FED, il n’est pas inutile de préciser le pedigree de ce magnat des finances :

– qui se trouvait à la tête trois puissants groupes bancaires, J.P. Morgan & Co., First National, et National City Bank,

– qui contrôlait aussi quatre des cinq plus importantes compagnies ferroviaires,

– qui était propriétaire du méga trust de l’acier US Steel,

– qui avait créé la General Electric en fusionnant les sociétés Edison et Thompson,

– qui avait mis la main sur la flotte Leyland, ainsi que sur de nombreuses lignes qui assuraient la navigation sur le Mississipi,

– qui avait créé une nouvelle ligne de bateaux, la White Star et que, parmi les paquebots construits dans les chantiers navals dont il était le propriétaire, figurait … le Titanic. On comprend peut-être mieux les raisons pour lesquels ce paquebot luxueux dans sa partie visible, mais fragile dans sa partie immergée en raison de l’absence de double coque, avait sombré aussi rapidement.

John Pierpont Morgan, le loup-cervier cynique qui n’hésitait pas à proclamer : «Je n’ai nul besoin d’un avocat qui me dise ce que je n’ai pas le droit de faire. Je le paie pour me dire comment faire ce que je veux faire» avait pourtant lui aussi son jardin secret qu’il est juste de mentionner. Passionné d’horlogerie, il consacra une partie importante de sa fortune à enrichir une magnifique collection d’horloges et de montres anciennes, que son fils Jack légua en 1916 au Métropolitan Museum, où une aile lui est consacrée.

A la deuxième génération, les louveteaux-héritiers deviennent d’honorables philanthropes.
3 – Les hécatonchires de la finance internationale

Les Hécatonchires étaient les fils d’Ouranos et de Gaïa. C’étaient des géants à cent bras et cinquante têtes. V. Hugo a utilisé ce mot dans plusieurs œuvres : «Rome a beaucoup de bras. C’est l’antique hécatonchire. On a cru cette bête fabuleuse jusqu’au jour où la pieuvre est apparue dans l’océan et la papauté dans le moyen âge» (in Actes et paroles). Le mot se trouve également dans son William Shakespeare et dans divers poèmes.

Commençons par l’éminence grise que fut le Colonel House. Qui connaît aujourd’hui ce personnage, Edward Mandell House (1858 – 1938) ? Aucun Européen, assurément, et probablement très peu d’Américains en ont entendu parler. Et pourtant ce «faiseur de présidents» comme il se plaisait lui-même à se nommer, fut l’un des hommes politiques américains les plus puissants et les plus importants du début du XXe siècle. Il contribua, en effet, à faire d’un État récemment débarqué sur la scène politique, encore peu peuplé et à peine sorti d’une sanglante guerre civile, l’empire militaro-financier qui allait dominer le siècle.

L’histoire politique officielle a tendance à ne se référer qu’aux dirigeants officiels des nations : les rois, les présidents, les Premiers Ministres et autres responsables des grandes administrations civiles ou militaires. Et pourtant, à l’abri des lumières de l’avant-scène, des éminences grises, mal connues ou totalement inconnues du grand public, exercent le véritable pouvoir. Certains le doivent au gigantisme de leur fortune, comme ce fut le cas, hier et aujourd’hui, des grands banquiers regroupés autour des Rothschild et des Warburg dans la plupart des États européens ; en Picrolandie les hommes d’influence sont représentés par de puissants groupes de pression ethniques ou financiers, tels l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), la loge maçonnique B’nai B’rith (les Enfants de l’Alliance en hébreu) fondée en 1843 sur une stricte appartenance ethnique, l’industrie de l’armement ou de la pharmacie ; en France, le MEDEF (Mouvement des entreprises de France) et le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) jouent ce rôle.

Le Colonel House constitue cependant une exception à la règle : il fut un de ces hommes-charnières qui ont exercé sur le cours de l’histoire une influence disproportionnée à leurs qualités intrinsèques ainsi qu’à leur fortune. Homme de l’ombre, sorte de Père Joseph américain, confident du président Woodrow Wilson dont il dirigea en réalité toute la politique, son rôle s’explique par l’extraordinaire ascendant qu’il prit sur lui — à l’instar du Karl Rove de G. W. Bush ou du Claude Guéant de Nicolas Sarkozy. Bien qu’il n’exerçât aucune fonction officielle, il fut le diplomate officieux qui, à un moment-clé de l’histoire du monde, a tenu entre ses mains tous les fils du destin de la planète. Il n’a ni inventé, ni créé la Fed ou le sionisme, mais il fut le passeur qui, sans en mesurer toutes les conséquences, permit à des mouvements et à des évènements qui mûrissaient dans l’ombre depuis de longues années de prendre un élan qui en fit les acteurs principaux de l’histoire du monde durant tout le XXe siècle.

En 1938, peu de temps avant sa mort, Edouard House dira à son biographe, Charles Seymour, «Durant les quinze dernières années, bien que peu de personnes ne l’eussent suspecté, je me suis trouvé au centre de toutes choses. Aucun étranger important ne s’est rendu aux États-Unis sans [venir] me parler. J’étais proche du mouvement qui assura à Roosevelt son investiture. Il m’a donné carte blanche pour le conseiller. Tous les Ambassadeurs me faisaient fréquemment des comptes-rendus». (Charles Seymour, Col. E.M. House, The Intimate papers of Col. House, 4 v. 1926-1928, Houghton MifflCo.)

Le destin du Colonel House nous intéresse donc dans la mesure où nous subissons, aujourd’hui encore, les conséquences de son action. Celles-ci n’ont pas fini de sécréter leur venin pour le plus grand malheur des victimes d’hier et d’aujourd’hui de ses initiatives. En effet, la planète lui doit notamment les premiers pas de la légitimation internationale de l’idéologie sioniste qui a pris, à partir de l’empire US, l’essor planétaire que l’on connaît, qui a conduit à l’édification d’une nouvelle variété d’Archipel du Goulag en Palestine et à la création à Gaza du plus gigantesque camp de concentration que l’histoire ait jamais connu avec la complicité active ou passive des dirigeants occidentaux et la démission bouffie des dirigeants arabes ainsi que du génocide en cours à Gaza.

En tant qu’envoyé et représentant du président de Picrocholand au traité de Versailles qui mit fin à la première guerre mondiale, il est le concepteur du think tank «The Inquiry» composé de quinze membres triés sur le volet qui remodelèrent les frontières de l’Europe de l’après-guerre selon le principe du «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes». Ce principe apparemment généreux masquait le but réel de l’opération, à savoir la volonté d’affaiblir définitivement le Hearthland — le cœur de l’Europe — en application de la théorie du géopoliticien Mackinder qui préconisait l’émiettement de l’ancien empire austro-hongrois en une multitude de petits États géopolitiquement inexistants.

Sur le plan international, ce principe fut également utilisé au Moyen-Orient pour démembrer «à la hache» l’empire ottoman, sans tenir le moindre compte du fameux «droit des peuples».

Depuis lors, ce principe n’est «actif» que lorsqu’il coïncide avec les intérêts de la Picrolandie. C’est pourquoi la destruction des grands ensembles est devenue le pivot et le but constant de la politique étrangère du Picrocholand comme l’ont encore prouvé récemment les guerres de Yougoslavie, d’Irak, ainsi que la floraison des révolutions colorées qui ont accompagné et amplifié l’effondrement et la dislocation de l’empire soviétique. Les gigantesques tentes militaires abondamment pourvues en nourriture et en boissons chaudes, les kilomètres de tissu orange et les banderoles en anglais ont surgi comme par magie en vingt-quatre heures, au moment des fameuses révolutions oranges en Ukraine, prélude à l’actuelle guerre Russie/OTAN avec les Ukrainiens servant de chair à canon. Démembrer la Russie et piller ses innombrables richesses, tel fut le but caché des empires occidentaux depuis Napoléon. L’Irak n’est plus qu’un champ de ruines dans lequel une société autrefois multi ethnique a volé en éclats et qu’un féroce nettoyage ethnique a métamorphosé en communautés ethnico-religieuses rivales et enfermées derrière des murs, le tout au nom de l’affichage d’une moraline pour midinettes qui prétendait «gagner les cœurs et les esprits» à la «Démocratie» à coups de bombes et de missiles tout en pillant les ressources des pays. Ça continue avec le Venezuela, l’Iran, le Groenland, etc.

Le même scénario fut mis en œuvre en Afghanistan où la fameuse «coalition internationale» prétendait «sécuriser» des zones tribales mais a semé en réalité les germes des guerres futures entre Tadjiks, Ouzbeks et Pashtouns qu’on espérait neutraliser en préparant le terrain à des conflits ethniques à venir.

L’objectif d’Inquiry a merveilleusement fonctionné en ex-Yougoslavie dans laquelle les accords de Dayton imposés par Washington ont abouti à l’émiettement d’un État unifié en sept micro républiques — la Serbie, la Croatie, la Macédoine, le Monténégro, la Slovénie, la Bosnie-Herzégovine, et surtout le Kosovo — cette dernière parcelle formée d’une province détachée de la Serbie a abouti à un pseudo État maffieux, non viable destiné à donner un cadre à la gigantesque base américaine de Camp Bondsteel opportunément édifiée à l’arrivée du gigantesque pipeline en provenance des champs pétrolifères de la mer Caspienne.

Le Colonel House conduisit l’énorme délégation de l’empire au Traité de Versailles en 1919 qui sema les germes de la deuxième guerre mondiale. Il fut également le concepteur et le fondateur du Conseil des relations étrangères (Council on Foreign Relations ou CFR), un des think tank du Picrocholand les plus influents en politique étrangère aujourd’hui encore.

Mais ce n’est pas tout : Edward Mandell House a surtout à son actif un soutien déterminant aux actions en coulisses des puissants groupes bancaires qui, après des dizaines d’années de manœuvres infructueuses, sont parvenus à donner naissance au Système monétaire du Nouveau Monde et à créer un moyen de paiement appartenant à des banquiers privés, le dollar, pivot de la puissance du Picrocholand jusqu’à la fin du XXe siècle.

C’est durant les années de tractations des financiers avec le pouvoir politique — entre 1910 et 1913 — que l’influence de l’homme qui s’était quasiment approprié le cerveau du président des États-Unis, Woodrow Wilson, fut si importante dans l’ordre de la politique monétaire qu’on peut considérer qu’il fut le gros grain de sable qui a fait dévier la trajectoire de la politique mondiale afin de la mettre sur les rails de l’expansion impériale et de l’enchaîner, dans le même temps, aux puissants groupes financiers qui dominent le monde d’aujourd’hui et le conduisent à des cataclysmes imprévisibles.

Comme les informations concernant la genèse de l’emprise des financiers sur la planète tout entière soulèvent une révérence apeurée et comme le Moyen-Orient demeure par excellence la région du globe dans laquelle l’activité des groupes de pression et les falsifications de la vérité atteignent des sommets, il m’a semblé capital de remonter, autant que possible à la source, afin de tenter de comprendre par quels chemins tortueux quelques banquiers ont fait main basse sur le monde et comment le sionisme talmudique a pris le pouvoir sur la terre palestinienne jusqu’à incarner un judaïsme rigoriste et raciste, qui rêve d’un État ethniquement pur, débarrassé des «animaux à deux pattes» palestiniens — pour reprendre la terminologie du Talmud — qui en contaminent le sol et en polluent l’atmosphère.

Car il est candide de croire que le sionisme aurait jailli à partir de rien et d’en fixer l’origine en 1896, avec l’ouvrage du juif allemand Theodor Herzl intitulé Der Judenstaat. De même que l’Amazone n’est pas un miracle solaire jailli ex nihilo des entrailles de la terre, d’obscurs et mystérieux cheminements souterrains ont précédé le jaillissement de la source devenue le fleuve imposant que nous connaissons. De même l’idéologie sioniste a cheminé secrètement dans les souterrains du rabbinat de Russie, de Pologne et d’Ukraine durant des siècles avant d’acquérir la force d’apparaître en pleine lumière, puis de s’exporter en l’Europe de l’Ouest et enfin de débarquer outre Atlantique où elle est devenue quasiment omnipuissante.

Il est tout aussi naïf d’imaginer que la loi de la Federal Reserve (FED) votée la veille du jour de Noel qui énumère les conditions de son fonctionnement serait née tranquillement d’un vote loyal du Congrès et que le président Wilson en serait l’initiateur.
La source des informations sur le Colonel House

Les principales informations sur le Colonel House nous sont données directement par lui-même, aussi bien dans son journal que par une sorte de roman étrange et baroque que l’on peut qualifier d’autobiographique, dans lequel l’auteur se rêve en dictateur de la planète et imagine les mesures à imposer pour assurer le bonheur de l’humanité.

– The intimate papers of Colonel House arranged as a narrative by Charles Seymour, Boston, New York : Houghton Mifflin Co, 1926-1928 –

– PHILIP DRU : ADMINISTRATOR : À STORY OF TOMORROW, 1912 (Ces deux textes sont disponibles en libre accès dans le Projet Gutenberg.)

Des informations indirectes intéressantes sont également disponibles dans la biographie de Arthur Howden Smith, The Real Colonel House, Doran Company, New-York, 1918, ainsi que par l’ouvrage de George Sylvester Viereck, The Strangest Friendship In History, Woodrow Wilson and Col. House, Liveright, New York, 1932, ces deux derniers ouvrages ne sont pas traduits et ne le seront probablement jamais. Une biographie plus récente vient de paraitre : Godfrey Hodgson, Woodrow Wilson’s Right Hand : The Life of Colonel Edward M. House (Hardcover, 2006). Ouvrage également non traduit en français.

Bien qu’il ne lui soit pas consacré dans sa totalité, l’ouvrage d’Eustace Mullins, Secrets of the Federal Reserve, The London Connection contient également des éléments de première importance sur notre personnage, notamment sur tout ce qui concerne la conception de la Réserve fédérale et les circonstances de son vote par le Congrès.

Ces textes permettent de dresser un portrait précis et documenté tant de la personnalité que de l’action de cet homme politique étrange et hors du commun. Nous savons qu’il était d’ascendance hollandaise et que son patronyme Huis devint House lorsque son père émigra d’abord en Angleterre, puis outre Atlantique au début du XIXe siècle. L’immigré se fixa au Texas et fit fortune comme briseur de blocus pendant la guerre de Sécession.

Il est classique que les périodes troublées soient particulièrement propices à la formation de colossales fortunes en un temps record. Il y quelques années, le monde entier a été le témoin stupéfait des «réussites» financières foudroyantes des Roman Abramovitch, Mikhaïl Khodorkovski, Boris Berezovski ou Vladimir Goussinski, plus connus sous le nom générique d’«oligarques russes». Au moment de l’effondrement de l’URSS, une brochette de petits et de gros malins, particulièrement rapaces et avisés, en cheville avec un pouvoir politique chancelant et corrompu avait, en un éclair et avec la complicité tacite du FMI et des grandes banques du Picrocholand, fait main basse sur l’essentiel des ressources énergétiques et des grandes entreprises de l’ex-URSS devenue la Russie.

M. House père n’étaitt pas seul à avoir su exploiter les troubles de la guerre civile américaine de 1861à 1867 — également appelée guerre de Sécession — qui ont permis à quelques chevaliers d’industrie de donner la mesure de leur talent et de leur mépris pour les principes du droit et de la morale. Cette période a connu l’ascension fulgurante des John D. Rockefeller, des Andrew Carnegie, des John Pierpont Morgan ou des Cornelius Vanderbilt, lequel n’a pas hésité à affirmer froidement, en 1867, dans une gazette de New-York : «Je n’en ai rien à faire des lois».

Ces banquiers et ces entrepreneurs affairistes dont on a vu les actions lors des crises monétaires sciemment provoquées évoquées ci-dessus se sont spécialisés dans les abus de pouvoir et les pratiques immorales, mais grassement payantes. Ils ont été qualifiés de «barons voleurs» (robber barons). Leurs descendants, devenus vertueux, se sont d’ailleurs empressés de consacrer une partie de leur argent à des œuvres de bienfaisance, afin de conquérir l’honorabilité qui leur permettait de blanchir et de faire protéger par la loi une fortune frauduleusement acquise. L’exemple des Rockefeller est le plus célèbre. C’est sur ces méthodes-là que s’est construit le capitalisme américain.

Le père du Colonel House fut donc un homme de cette trempe mais à un niveau moindre. Comme briseur de blocus durant la guerre civile, il exportait les productions locales — notamment le coton — et le vendait à ses correspondants anglais, dont le principal était le chargé d’affaires des Rothschild. Le fils saura se souvenir de ce contrat d’affaires. Le briseur de blocus ramenait, en échange, les produits qui manquaient au Texas et les écoulait au plus haut prix. Après avoir amassé un confortable magot — il est devenu un des hommes les plus riches du Texas — il plaça prudemment ses coquets bénéfices à Londres, dans la banque Baring, alliée à la Maison Morgan. Un nouveau marchepied était prêt pour le fils.

Il n’est pas sans intérêt de noter que les grandes banques anglaises faisaient partie de la célèbre «Corporation de la drogue» et s’étaient enrichies dans le lucratif et très officiel trafic d’opium de la couronne britannique avec les Indes et la Chine à la suite de la fameuse guerre de l’opium qui avait dévasté et ruiné l’empire du Milieu à la fin du XIXe siècle. En effet, après avoir subi l’incendie du Palais d’été, la Chine avait été contrainte de légaliser le commerce de l’opium et d’ouvrir ses frontières aux marchandises anglaises et françaises, mesures qui ont conduit à la ruine du pays.

La géopolitique de l’opium s’est poursuivie de plus belle en Afghanistan avec la bénédiction — et la protection — des troupes d’occupation de l’OTAN, bien que cet organisme s’en défende. Mais un rapport officiel de l’ONU nous apprend qu’en 2007, quatre vint treize pour cent du marché mondial de l’opium provenait de ce pays et on voit mal comment les nombreuses troupes d’occupation auraient pu ignorer ce trafic. Picrocholand était donc devenu un État narco trafiquant quasiment officiel.

Les Chinois n’ont pas oublié la volonté de l’Angleterre de pourrir leur pays de l’intérieur par la drogue et la récente exécution d’un trafiquant anglais prenait place dans ce contexte. Pendant ce temps, le Picrochole aujourd’hui en charge du pays utilise le prétexte de la «lutte contre les trafiquants» pour envahir le Venezuela, kidnapper son président et son épouse, les incarcérer, piller le pays, procéder à un quasi changement de régime, s’emparer de ses réserves de pétrole et de toutes ses autres richesses.

À la mort de M. House père, la fortune ayant été partagée entre ses trois fils, le jeune Édouard, qui avait également hérité d’un second prénom juif — Mandell, en souvenir d’un précieux associé de son père — se trouva, nous apprend son biographe Arthur Howden Smith, «à la tête de plantations de coton qui lui rapportaient un revenu de vingt mille dollars par an», ce qui était confortable, mais ne le plaçait cependant nullement dans la catégorie des très grosses fortunes de l’époque.

Très vite, le jeune héritier, handicapé par une méningite et une insolation durant son adolescence et de santé fragile, abandonna les plants de coton pour une activité autrement plus excitante : la politique. Mais, soit conscience de son infirmité physique, soit résultat d’une fine observation de la manière réelle dont s’exerce le pouvoir, il refusa toujours de s’engager officiellement. Il préférait influencer les hommes politiques en demeurant dans les coulisses. «Il adorait l’exercice secret du pouvoir par le biais des autres» et «fuyait la publicité» écrit son éditeur Charles Seymour.

Bénéficiant de puissants appuis et d’amis dans le Ku Klux Klan — dont son père était membre — amis qui occupaient tous les postes-clés du Texas dans les années 1890 — le jeune Édouard Mandell mit à contribution son argent, sa passion pour la chose politique et son génie d’agent électoral afin d’assurer successivement l’élection de quatre gouverneurs de cet État : James S. Hogg (1892), Charles A. Culberson (1894), Joseph D. Sayers (1898), S. W.T. Lanham (1902). Conformément à la théorie qu’il mit plus tard dans la bouche de Philippe Dru dans son roman autobiographique, Édouard House occupait auprès de chacun d’eux le poste de conseiller occulte et tout puissant.

En récompense de son soutien financier et de ses judicieux conseils le Gouverneur James S. Hogg lui décerna le titre honorifique de «Colonel» bien qu’il n’eût jamais eu le moindre contact avec la chose militaire. Il devint donc, du jour au lendemain, le Colonel House et ne fut plus désigné que par ce nom.

Mais l’ambition du Colonel House ne se limitait pas au contrôle du Texas. C’est le pays tout entier qu’il souhaitait dominer. Le rêve de «dictateur de l’ombre» exposé par Philippe Dru- House en 1912, consistait à transposer au pays tout entier, la méthode qui avait réussi au jeune Edouard Mandell au Texas. Par le truchement de son double romanesque, il a en effet exposé longuement sa théorie du pouvoir et le moyen presque infaillible de gagner les élections — méthode appliquée encore de nos jours et qui consiste à ne cibler que les électeurs répertoriés comme non officiellement inscrits dans un parti, à les contacter un par un par des lettres personnelles, fruits d’une minutieuse enquête apparentée à de l’espionnage et à ne faire campagne que dans les États hésitants, les fameux «swing states». «J’enroulai un fil presque invisible autour du peuple, qui le maintenait fermement», écrit-il.
Les amis et les soutiens

Dès 1902, Edouard Mandell quitte son Texas natal pour New-York. Ses exploits électoraux et son rôle d’efficace «conseiller de l’ombre» lui ouvrent toutes grandes les portes des milieux politiques et financiers new-yorkais. Il remarque qu’à Washington également, le pouvoir politique est exercé par une petite poignée d’hommes au Sénat et à la Maison Blanche. «Il est assez facile pour quelqu’un sans responsabilité de s’asseoir autour d’un cigare et d’un verre de vin, et de décider de ce qu’il y a de mieux à faire», écrit-il dans ses Papiers intimes. Et plus loin : «À Washington… j’ai constaté que deux ou trois hommes au Sénat et deux ou trois hommes à la Chambre, ainsi que le président dirigeaient le gouvernement. Les autres n’étaient que des hommes de paille. […] C’était mon ambition d’y faire irruption si cela était possible, et mon ambition a maintenant fait un bond, au point de vouloir, non seulement en faire partie, mais plus tard, en être le centre…»

C’est donc cette petite société qu’il s’efforça de pénétrer. Bien qu’il n’eût apparemment rien de flamboyant et que ses exploits universitaires fussent modestes, il y réussit à merveille, car il jouissait du flair infaillible de détecter les amis de qualité qui appréciaient sa discrétion et ses conseils. Son plus récent biographe, Gogfrey Hodgson, fournit une liste flatteuse des invités habituels de son salon et de sa table, parmi lesquels on trouve des figures importantes de la littérature anglo-saxonne de l’époque tels Henry James, Edith Warton ou Rudyard Kipling, futur prix Nobel, le grand pianiste polonais Jan Ignacy Paderewski, qui deviendra le premier président de la Pologne libre, des hommes politiques, dont le très puissant Sénateur Aldrich, l’homme fort du Congrès et le principal soutien des banquiers et de leur projet de création d’une banque centrale privée. Tout ce qui comptait à Washington — des généraux, des professeurs, des journalistes des femmes du monde et tous les grands banquiers de la place — fréquentait sa maison. Le très influent et sulfureux financier et chevalier d’industrie John Pierpont Morgan était l’un de ses intimes.

Parmi les fréquentations étroites du Colonel House, il faut également compter son beau-frère juif, Sydney Mezes, le Rabbin Stephen Wise, président du Congrès juif américain, l’avocat Louis Brandeis qui sera «le premier juif nommé à la Cour Suprême» en 1916. Mais auparavant il aura joué un rôle crucial dans l’élaboration et le processus de validation par le congrès du Federal Reserve Act voté en décembre 1913. Il convient également de ne pas oublier le richissime financier Bernard Baruch, qui sera le plus gros contributeur de la campagne électorale de Woodrow Wilson, le Colonel House étant son second «bienfaiteur».
4 – La conspiration de l’île Jekyll

Le 22 novembre de l’année 1910, le luxueux wagon privé du richissime sénateur Nelson Aldrich a été accroché au train qui reliait New-York au sud des États-Unis et quelques personnes s’embarquaient en direction de la Géorgie.

Le voyage durera deux jours et deux nuits et les occupants de ce wagon affecteront, avec une ostentation puérile, de ne pas se connaître bien que leur long périple ait eu le même but : la chasse au canard sur une petite île située à quelques encablures des côtes de Georgie, l’île de Jekyll.

Notre groupe voyagea sous des noms d’emprunts. Les participants avaient fait preuve de ruses de Sioux afin de ne pas se croiser avant l’ébranlement du convoi et s’étaient interdit de se nommer en s’adressant la parole — ou de n’utiliser que leurs prénoms — durant le temps que dura le voyage, tellement leur méfiance était grande et s’étendait au personnel de service. Un incognito total devait être préservé. L’un d’entre eux, qui n’avait jamais chassé de sa vie, portait même un grand fusil sur l’épaule afin de compléter le réalisme naïf du tableau.

Ces personnages, qui se comportaient de manière aussi étrange, représentaient pourtant à eux seuls le quart de la richesse planétaire de l’époque.

La description de l’embarquement et du voyage figure dans les ouvrages des auteurs qui rapportent cette scène, notamment dans celui, très détaillé, d’Eustace Mullins, Secrets of the Federal Reserve, The London Connection, dont je parlerai plus loin. Comme les voyageurs occupaient un wagon privé — donc soustrait par définition aux regards du public — les précautions des participants semblaient pour le moins excessives, à moins que tel Monsieur Le Trouadec saisi par la débauche, nos sévères banquiers se fussent livrés à un moment de détente ludique, avant de se concentrer sur le beau coup financier qu’ils étaient sur le point de concocter.

«À l’automne 1910, six hommes sont partis chasser le canard : Aldrich, son secrétaire Shelton, Andrews, Davison, Vanderlip et Warburg. Des journalistes les attendaient à la gare de Brunswick (Géorgie). M. Davison est sorti leur parler. Les journalistes se sont dispersés et le secret de cet étrange voyage n’a pas été révélé. M. Aldrich lui a demandé comment il s’y était pris, mais celui-ci n’a pas donné d’explications de son propre chef». ~ Nathaniel Wright Stephenson, Nelson W. Aldrich, À Leader in American Politics, Scribners, N.Y. 1930, Chap. XXIV «Jekyll Island», cité in Mullins, SECRETS OF THE FEDERAL RESERVE The London Connection

La liste des conspirateurs : Étaient présents :

Le propriétaire du wagon qui roulait, tous rideaux baissés, vers son destin et vers le nôtre, le Sénateur Nelson Aldrich accompagné de son secrétaire privé, Shelton. Président de la National Monetary Commission (Commission Monétaire Nationale) créée en 1908 et entérinée par le président Théodore Roosevelt à la suite de la panique monétaire de 1907 qui succédait à plusieurs autres catastrophes boursières, il était l’aiguillon et l’organisateur de la réunion.

Le Sénateur entretenait des relations commerciales étroites avec l’influent homme d’affaires et banquier, John Pierpont Morgan, beau-père de John D. Rockefeller et grand-père de Nelson Rockefeller, un ancien vice-président des États-Unis. Celui-ci n’était pas physiquement présent, mais triplement représenté, il marqua la réunion de son empreinte. Au Congrès, le Sénateur Aldrich passait pour être le porte-parole du banquier J.P.Morgan, lequel représentait également les intérêts des Rothschild d’Angleterre.

Des représentants directs de John Pierpont Morgan figuraient parmi les participants ;
Henry Davison, associé principal de la John Pierpont Morgan Company et considéré comme son émissaire personnel, Charles Norton, président de la First National Bank de New York, dominée par J.P. Morgan Company, Benjamin Strong, le directeur général de la J. P. Morgan’s Bankers Trust Company, et connu pour être également un lieutenant de J.P. Morgan. Il devint d’ailleurs le P.D.G. de la banque, trois ans plus tard, à la suite à l’adoption de la Loi sur la Réserve fédérale. Ces deux banquiers représentaient, eux aussi, les intérêts des Rothschild

Il semble qu’il y ait eu quelques autres «invités» dont les noms n’étaient pas révélés au début, mais lorsque George F. Baker, un des associés les plus proches de JP Morgan, mourut le 3 mai 1931, le New-York Times écrivit : «Le club de l’Ile Jekyll a perdu un de ses membres les plus distingués».

Était également présent, Frank Vanderlip, le président de la National Bank de New York, la plus grande et la plus puissante banque du pays. Il représentait les intérêts financiers de William Rockefeller et de la société d’investissement internationale Kuhn, Loeb and Company.

Contrairement à ce laissent entendre ceux qui affirment qu’il se serait agi d’un «complot des seuls banquiers», le gouvernement n’était pas étranger à cette réunion. Il était représenté par A. Piatt Andrew, secrétaire adjoint du Trésor et Aide Spécial de la National Monetary Commission. Je reviendrai sur cette Commission que le Congrès avait officiellement chargée, en 1907, de préparer une réforme monétaire. D’ailleurs, les défenseurs du système de la FED se fondaient sur son existence et sur la présence du représentant du gouvernement à l’Ile Jekyll pour dénoncer comme «complotistes» les critiques de la réunion de l’île Jekyll en omettant sciemment de mentionner les conditions dans lesquelles fut conçue, votée puis annoncée la création de la Federal Reserve. La présence de ce membre du Gouvernement prouve pour le moins la complicité de ce dernier avec les banquiers dans le «coup d’État constitutionnel» que banquiers et Gouvernement préparaient de conserve contre le Congrès et contre le peuple.

Mais le personnage le plus important parmi les participants était Paul Warburg. C’était l’un des hommes les plus riches du monde. Son expérience du fonctionnement des banques européennes, sa forte personnalité et ses compétences en firent le meneur, la tête pensante du groupe et le véritable initiateur de la création de la FED. Il révèlera d’ailleurs des capacités de manœuvrier exceptionnelles en 1913, au moment du vote de la loi au Congrès.

D’origine allemande, il se fit ensuite naturaliser citoyen américain. En plus d’être un partenaire de la Coon, Loeb and Company — il avait épousé en 1893 la fille du banquier Salomon Loeb, propriétaire de la banque Kuhn, Loeb & Co de New-York — il représentait sur place la dynastie bancaire des Rothschild d’Angleterre et de France. Associé avec son frère Felix, il entretenait également des liens étroits avec son autre frère Max Warburg, le directeur en chef du consortium bancaire Warburg d’Allemagne et des Pays-Bas.

« Paul Warburg estimait que chaque question soulevée par le groupe exigeait non seulement une réponse, mais aussi un exposé. Il ne manquait que rarement une occasion de tenir aux membres un long discours destiné à les impressionner par l’étendue de ses connaissances en matière bancaire ». (cité dans Mullins, SECRETS OF THE FEDERAL RESERVE The London Connection)

Cette fine brochette représentait donc les intérêts croisés des plus grands groupes bancaires mondiaux : les Morgan, les Rothschild, les Warburg et les Rockefeller. Les historiens du Nouveau Monde les appelleront les Barons voleurs.

Ils s’installèrent autour d’une table et neuf jours durant dans le plus grand secret, ils mirent au point et rédigèrent minutieusement le règlement de ce qui allait devenir le Système de la Reserve Une fois arrivés dans la luxueuse propriété de J.P. Morgan sur l’ilot Jekyll, nos banquiers millionnaires rédigèrent l’acte de naissance du Système monétaire du Nouveau Monde.
5 – Les banquiers de la City repartent à l’assaut de Picrocholand

Jusqu’en 1910, le Colonel House s’attache habilement à consolider son réseau new-yorkais et washingtonien, ainsi qu’à resserrer les liens tissés par son père avec les puissants groupes qui dominent Wall Street — les Maisons Morgan, Rockefeller, Dukes, Mellons, Brown-Harriman, Dillon-Reed, sans compter les Carnegie, les Whitney ou les Vanderbilt. Au cours de son séjour en Europe durant l’été 1913, il tissera également des liens étroits avec les financiers de la City, notamment les Rothschild et les Warburg, dont la puissance financière dominait déjà secrètement l’Europe tout entière.

On ne peut qu’être frappé par l’étonnante homogénéité ethnique des grands financiers qui gravitent autour du Colonel House et plus généralement par celle de tous les banquiers de la City ou de Wall Street. Un co-religionnaire, Jacques Attali, fournit quelques clés psycho-religieuses de ce phénomène dans un gros ouvrage à prétention historique, Les juifs, le monde et l’argent, Fayard 2002 dans lequel il théorise la spécialisation des juifs dans le commerce de l’argent et justifie leur omniprésence dans cette activité : «Pour les juifs, tirer un intérêt de l’argent n’est pas immoral. (…) L’argent est, comme le bétail, une richesse fertile, et le temps est un espace à valoriser. Pour les chrétiens, au contraire, comme pour Aristote et les Grecs, l’argent — comme le temps — ne produit pas en soi-même de richesse, il est stérile ; aussi faire commerce de l’argent est-il un péché mortel». (p. 120, coll. poche) Car, précise-t-il dans une interview donnée après la parution de son livre : «Pour un juif, la pauvreté est intolérable. Pour un chrétien, c’est la richesse qui l’est».

Ces considérations psycho-théologico-monétaires éclairent quelque peu les motivations des grandes maisons bancaires anglaises — notamment celle des Rothschild, de ses succursales et de ses alliés — au cours de la guerre qu’ils déclenchèrent pour la troisième fois depuis la naissance de cet État contre la loi fondamentale des USA.

Remonter à la source de la création de la FED, c’est donc découvrir que dès la naissance du nouvel État, les puissants banquiers de la City conduits par les clans Rothschild et Warburg avaient mené une guerre violente, obstinée et sournoise contre les principes que les pères fondateurs du nouvel État avaient voulu graver dans la Constitution de 1787 inspirée par les philosophes libéraux. C’est dès son premier article, section 8, § 5 que la loi fondamentale précise avec force que «c’est au Congrès qu’appartiendra le droit de frapper l’argent et d’en régler la valeur». Ses rédacteurs avaient précisément voulu éviter de reproduire le modèle anglais et sa banque centrale, propriété des actionnaires privés ; car comme disait Napoléon Bonaparte, «la main qui tient les cordons de la bourse détient le pouvoir».

Durant tout le XIXe siècle, les coups de boutoir des financiers furent constants (voir ci-dessus). Les banquiers de la City de Londres avaient conduit, notamment en 1812 et 1866, deux puissants assauts contre la Constitution des États-Unis.

Ils échouèrent provisoirement, mais ils provoquèrent, à titre collatéral, si je puis dire, l’assassinat de deux présidents qui avaient eu l’audace de contrecarrer leurs prétentions : Abraham Lincoln avec son dollar «Greenback», et James Garfield, qui venait de faire un discours sur les problèmes monétaires peu de temps avant son assassinat. Un troisième président, John Fitzgerald Kennedy paiera de sa vie l’audace d’avoir voulu, en 1963, mettre fin à l’exorbitant privilège des financiers né de la création de la FED.

Au début du XXe siècle, après plusieurs paniques analysées ci-dessus — en 1869 – 1873 – 1893 – 1901 et 1907 — provoquées et astucieusement contrôlées notamment par un des principaux «barons voleurs», le financier et homme d’affaires John Pierpont Morgan — les banquiers de la City revinrent à l’assaut et remirent sur le tapis leur projet de création d’une banque centrale privée en prenant pour prétexte l’exaspération de la population après la panique boursière de 1907 artificiellement provoquée par leurs soins.

Cependant, ils savaient que le Gouvernement et le public étaient réticents et ne voulaient pas de ce genre d’institution. Il leur avait donc fallu créer de toutes pièces un événement-choc de nature à vaincre l’hostilité du gouvernement. Ce fut John Pierpont Morgan qui s’en était chargé. Fort de sa réputation d’expert financier compétent, il avait habilement distillé des rumeurs de faillite de deux banques new-yorkaises — Knickerbocker Trust Co et Trust Company of America — qui mettaient en péril tout le réseau bancaire du pays et la panique attendue se produisit.

Le Congrès confia alors au Sénateur Aldrich, un Républicain, chef de la Commission des finances du Sénat qui passait pour le politicien le plus influent de l’époque, le soin de constituer et de diriger deux commissions : l’une sur le fonctionnement du système monétaire américain et l’autre destinée à mener une expertise sur le fonctionnement des banques centrales européennes. Ses relations avec le cartel des banques — sa fille avait épousé l’héritier des Rockefeller et son fils devint le président de la Chase National Banque — en faisaient pourtant un politicien pour le moins suspect de sympathie avec les financiers internationaux.

Son voyage en Allemagne, en Angleterre et en France entre 1908 et 1909, ainsi que ses rencontres avec les banquiers européens, notamment avec Paul Warburg, l’avaient conforté dans la conviction, qui était déjà la sienne au départ, de l’excellence des banques centrales privées.

Mais l’opinion américaine et une forte majorité du Congrès, toujours aussi méfiantes à l’égard des financiers, demeuraient fermement hostiles à toute modification de la Constitution. Pressé par ses amis des lobbies, le riche Sénateur prit la tête de ce qu’il faut bien appeler un complot puisque, entre 1910 et 1913, les méthodes politiques utilisées les principaux acteurs tenaient davantage de celles la maffia sicilienne que de l’État de droit.

En effet, les deux échecs précédents de leur tentative de faire main basse sur le système monétaire du nouvel État avaient servi de leçon aux banquiers. Conscients de ce qu’il leur fallait changer de stratégie et ne pas attaquer de front et à visage découvert, ils mirent patiemment au point un véritable plan de campagne dont on mesure, avec le recul, tout le machiavélisme. Ils agirent, en effet, sur quatre fronts à la fois et, le plus souvent, en se dissimulant derrière des hommes de paille.

Il s’agissait :

– Premièrement, de définir l’objectif avec une grande précision, autrement dit, de rédiger d’avance, et en un petit comité composé de quelques membres acquis d’avance ou partie prenante, le contenu de la loi qu’il conviendra de réussir à faire voter et qui contiendra tous les éléments de ce que devra être la future banque centrale. Ce fut l’objet de la réunion de l’île Jekyll.

– Deuxièmement, il convenait d’assurer l’élection d’un nouveau président favorable à leurs intérêts afin qu’il n’y ait pas d’obstacle inattendu à partir de la Maison Blanche.

– Troisièmement, il ne fallait pas oublier de mener des actions ciblées au Congrès, afin de conquérir une majorité favorable au projet.

– Quatrièmement, il était capital d’entreprendre une vigoureuse et habile campagne publicitaire dans la presse et dans les milieux intellectuels en choisissant des journalistes connus et des professeurs directement payés par les groupes financiers, propriétaires des journaux ou importants actionnaires des Universités sollicitées, afin d’endormir l’hostilité de l’opinion publique et la convaincre du bien-fondé des «réformes» proposées.

Chaque secteur eut donc son chef de corps d’armée :

au Colonel House fut dévolue la campagne de l’élection présidentielle, puis de l’action psychologique sur le président ;
au Sénateur Aldrich, l’action sur le Congrès ;
aux financiers la corruption de la presse et l’achat des agents d’influence.

Mais l’homme qui tirait les ficelles dans les coulisses fut le puissant banquier allemand, Paul Warburg en liaison avec le Colonel House, eux-mêmes téléguidés par la puissante Maison Rothschild de Londres.

Paul Warburg fut en effet le chef d’orchestre de toute cette opération. Allemand et co-propriétaire avec son frère Félix de la banque familiale de Hambourg, il avait épousé en 1893 la fille de Salomon Loeb, de la banque new-yorkaise Kuhn, Loeb & Co et s’était installé aux États-Unis. Or cette banque était le poisson-pilote des Rothschild européens aux États-Unis, ce qui signifie que Paul Warburg était, en l’espèce, l’homme de paille des Rothschild.

Lui et son frère étaient devenus co-actionnaires de la banque du beau-père — laquelle avait fusionné avec Lehman Brothers en 1977, mais avait connu, comme on s’en souvient, une triste fin en forme de faillite en 2008. Cependant, au début du XXe siècle, Kuhn, Loeb & Co connaissait une si insolente prospérité que le nouvel associé et gendre s’était vu gratifié d’une rémunération mirobolante pour l’époque de cinq millions de dollars par an, simplement destinée à lui assurer la liberté de préparer la réforme du système monétaire américain en vue de l’aligner sur le modèle de la banque centrale d’Angleterre — la première au monde — qui appartenait à des banquiers privés depuis sa création en 1694.

C’était le modèle que les conspirateurs de l’île Jekyll rêvaient de reproduire aux États-Unis.

Ce sont donc les groupes bancaires internationaux Eugène Meyer, Lazard Frères, J. & W. Seligman, Ladenburg Thalmann, Speyer Brothers, M. M. Warburg et Rothschild Brothers qui, à travers leurs succursales américaines, menèrent en sous-main toute la campagne. On voit qu’ils s’étaient préparés de longue date pour un marathon politique et que la réunion de l’île Jekyll était loin d’être improvisée.
6 – La réunion secrète des banquiers dans la propriété du Sénateur Aldrich dans l’île Jekyll et ses conséquences

Eustache Mullins a décrit minutieusement les circonstances rocambolesques de la réunion de l’ile Jekyll, ouvrage qui continue d’être ostracisé, alors qu’il est le premier historien qui soit remonté le plus près possible de la source de la naissance de la FED. Depuis lors, tout le monde s’inspire de ses travaux et, sans jamais le citer et les pille sans vergogne. Je reviendrai sur la naissance et le destin de cet ouvrage.

C’est grâce à lui qu’une connaissance détaillée des circonstances du voyage et du séjour des dix participants à ce conclave est désormais répandue dans le public. On sait aujourd’hui que le Colonel House faisait lui aussi partie du petit groupe de la dizaine de «conspirateurs» déguisés en chasseurs de canard qui s’est réunie à huis clos durant une semaine dans la propriété du Sénateur Aldrich bien que Mullins, bizarrement, ne le cite pas. Peut-être parce qu’à la fin de l’année 1910, ce personnage n’avait encore aucun pouvoir politique officiel et n’exerçait aucune fonction notable dans le privé. Néanmoins sa présence parmi les banquiers à une telle assemblée donne une idée de la force des liens de confiance qui l’unissaient alors à eux.

Le terme de «conspirateurs» donne, aujourd’hui encore, de l’urticaire aux défenseurs des banquiers. Mais c’est le terme même qu’emploie l’un des participants à cet élégant raout, Frank A. Vanderlip, dans l’autobiographie qu’il a rédigée en 1935 : From Farmboy to Financier (Du garçon de ferme au financier) : «J‘étais aussi discret et aussi prudent que peut l’être un conspirateur. Nous savions que nous ne devions pas être découverts, ou alors, tout le temps et les efforts que nous avions consacrés à ce travail seraient détruits. S’il avait été révélé que notre petit groupe s’est réuni et qu’il a, en commun, rédigé un projet de banque central, celui-ci n’avait aucune chance d’être accepté par le Congrès… Je ne crois pas qu’il soit exagéré considérer que notre expédition à Jekyll Island fut la source de ce qui est devenu le Federal Reserve System. […] Les résultats de cette conférence furent entièrement confidentiels. Même le fait qu’il y ait eu une réunion n’était pas autorisé à être rendu public», car le Sénateur Aldrich «a fait promettre à tous les participants de garder le secret» écrivit de son côté Paul Warburg dans le compte-rendu qu’il fit dix-huit ans après les évènements dans The Federal Reserve System, Its Origin and Growth, Volume I, p. 58, Macmillan, New York, 1930 (cité par Mullins).

Le plan Warburg rédigé lors du conclave de l’île Jekyll, fut consigné dans le rapport Aldrich. En bons chasseurs de canards, les «conspirateurs» utilisèrent ensuite la technique bien connue du leurre. Deux plans aux noms différents, mais aux contenus quasi identiques furent lancés dans le public et chacun eut ses détracteurs virulents et ses partisans enthousiastes : le Rapport Aldrich qui faisait l’unanimité contre lui, était défendu par les Républicains et passait pour être le plan des trusts bancaires, et la Loi de Réserve Fédérale, défendue par les Démocrates, était censée préserver les intérêts des citoyens.

Bien que le terme de «Banque centrale» eût été soigneusement évité, c’était bien de cela qu’il était question dans les deux cas, pour le plus grand profit des banquiers, en application de la phrase du vieux, richissime et cynique John Pierpont Morgan : «La Monnaie est une matière première» — à l’instar des pommes-de-terre ou des tomates — à cette petite différence près que les banquiers n’ont aucun mal à produire cette «matière première-là».

Cette conception agricole de la monnaie est un reflet fidèle de celle exposée par Jacques Attali : «Pour le peuple juif, […] écrit-il, il n’y a aucune raison d’interdire le prêt à intérêt à un non-juif, car l’intérêt n’est que la marque de la fertilité de l’argent». Mais usure interdite entre juifs.

Pour pimenter encore plus le stratagème, Nelson Aldrich, qui venait de perdre son poste de Sénateur ainsi que Frank Vanderlip — les deux principaux meneurs de la cabale en faveur de Wall Street — attaquèrent violemment la Loi de Réserve Fédérale, lui reprochant d’être beaucoup trop hostile aux banquiers. Comme justement le Congrès était lui aussi majoritairement hostile aux trusts, les congressistes furent dupes de cette rouerie et se ruèrent sur le leurre.

Les chapitres I à IV de l’ouvrage de Mullins qui traitent de la naissance de la FED sont dignes d’une enquête de Sherlock Holmes et se lisent comme un roman policier. Peu de membres du Congrès avaient eu le courage de s’opposer publiquement à l’un et à l’autre plan des banquiers. Le député Charles Lindbergh fut l’un de ces opposants les plus combattifs. Père du célèbre aviateur, il avait déclaré le 15 décembre 1911 : «Le gouvernement poursuit d’autres trusts en justice, mais il soutient le trust monétaire. J’ai attendu patiemment pendant plusieurs années l’occasion d’exposer le niveau erroné atteint par la masse monétaire et de montrer que le plus grand des favoritismes est celui que le gouvernement a étendu au trust monétaire».

Le 23 décembre 1913, au moment où la loi fut votée, amer, il prononça au Congrès un discours prémonitoire, et plus actuel que jamais, compte tenu de ce que sont devenus Wall Street et la Fed : «Cette Loi établit le trust le plus gigantesque de la terre. Lorsque le président signera ce projet de loi, un gouvernement invisible, celui de la puissance monétaire, sera légalisé. Le peuple peut ne pas s’en rendre compte immédiatement, mais le jour du jugement n’est éloigné que de quelques années. Les trusts réaliseront bientôt qu’ils sont allés trop loin, même pour leur propre bien. Pour se délivrer de la puissance monétaire, le peuple devra faire une déclaration d’indépendance. Il pourra le faire en prenant le contrôle du Congrès. […] Ceux de Wall Street n’auraient pas pu nous tromper si vous, les Députés et les Sénateurs, n’aviez fait du Congrès une fumisterie. […] Si nous avions un vrai Congrès du peuple, la stabilité règnerait. Le plus grand crime du Congrès est le vote de son système monétaire. Le pire crime législatif de tous les temps est perpétré par ce projet de loi bancaire. Les groupes parlementaires et les chefs de partis ont à nouveau agi et empêché le peuple d’obtenir le bénéfice de son propre gouvernement».

Le député Louis Mc Fadden avait, lui aussi, manifesté une opposition violente et écrivit : «Un système bancaire mondial est en train de mettre en place un super État contrôlé par les banquiers internationaux. […] Ils travaillent ensemble à l’asservissement du monde au nom de leur propre intérêt. La Fed a usurpé le pouvoir du gouvernement».

Car les circonstances du vote au Congrès avaient fait, elles aussi, l’objet de ruses, de manipulations, de tractations secrètes dans les coulisses, de marchandages. Là encore les deux mêmes larrons, Paul Warburg et le Colonel House, avaient été à la manœuvre. George Sylvester Viereck écrivit : «Les Schiff, Warburg, Kahn, Rockefeller et Morgan avaient placé leur confiance en House. Lorsque la législation sur la Réserve Fédérale prit enfin une forme définitive, House fut l’intermédiaire entre la Maison Blanche et les financiers». (George Sylvester Viereck, The Strangest Friendship In History, Woodrow Wilson and Col. House, Liveright, New York, 1932.)

L’opération de vote au Congrès se déroula cependant d’une manière extra-ordinaire dans ce genre d’enceinte. En effet, le Federal Reserve Act fut présenté en catimini et dans une discrétion absolue, le 23 décembre 1913, dans la nuit, entre 1h30 et 4h30, au moment où les membres du Congrès étaient soit endormis, soit en vacances pour les fêtes de Noël.
7 – Lendemains qui déchantent

Les députés démocrates présents étaient persuadés, à l’instar du président Wilson, qu’ils votaient contre le projet des banquiers et «en faveur de la réduction des privilèges des banquiers». Il s’agit d’un stratagème classique, mais inusable. Le président Sarkozy l’a également utilisé avec succès en faisant voter par une majorité obséquieuse un traité de Lisbonne qui n’est que le frère jumeau d’un traité constitutionnel refusé par un referendum, et passé dans un shaker de manière à créer un désordre tel qu’il devenait difficile de s’y retrouver. Même magouille, même tromperie du peuple et même trahison des membres du Parlement.

Nietzsche nous avait prévenus : «L’État ment dans toutes ses langues de la terre ; et, dans tout ce qu’il dit, il ment — et tout ce qu’il a, il l’a volé…» (Zarathoustra)

Et pendant ce temps, les journaux appartenant aux banquiers publiaient des articles délirants d’enthousiasme, chantaient la grâce du cadeau de Noël, prédisaient des lendemains qui chantent et une prospérité sans limites pour toutes les classes de la société.

Le lendemain du jour mémorable du vote, le 24 décembre 1913, le banquier Jacob Schiff remerciait le diligent homme de l’ombre : «Mon Cher Colonel House. Je veux vous dire un mot pour le travail silencieux, mais sans aucun doute efficace, que vous avez fait dans l’intérêt de la législation monétaire, et vous féliciter de ce que cette mesure a été finalement promulguée en loi. Tous mes meilleurs vœux. Sincèrement votre, JACOB SCHIFF».

On ne peut s’empêcher de voir dans ce document le ton et le contenu du commanditaire à son subordonné et exécuteur.

Le président Wilson, pourtant «créé» par les banquiers et exceptionnellement favorable à leurs plans avait, à la surprise générale, renâclé au dernier moment et avait refusé de signer le décret destiné à donner force de loi à ce vote. Le banquier Bernard Baruch, qui jouera un rôle capital dans la politique des États-Unis dans les années qui allaient venir, s’était précipité à la Maison Blanche et avait arraché l’accord du président qui contestait, non point le principe ou l’ensemble de la loi, mais des détails concernant les nominations à l’intérieur du système.

Néanmoins, en 1916 prenant tardivement conscience des conséquences de cette loi et des restrictions qu’elle apportait au pouvoir exécutif — le sien — il manifesta, des regrets et émit forces gémissements d’impuissance : «Notre grande nation industrielle est contrôlée par leur système de crédit. Notre système de crédit est privatisé, c’est pourquoi la croissance du pays ainsi que toutes nos activités sont entre les mains d’une poignée d’hommes qui si nécessaire, pour des raisons qui leur sont propres, peuvent geler, vérifier et détruire la liberté économique. Nous sommes devenus un des plus mal gouvernés, des plus contrôlés et des plus soumis de tous les gouvernements du monde civilisé. Il ne s’agit plus d’un Gouvernement libre d’opinion ni d’un Gouvernement de conviction élu à la majorité mais d’un Gouvernement soumis à la volonté et à la fermeté d’un petit groupe d’hommes dominants». (L’Économie Nationale et le Système Bancaire, document sénatorial N°3, N° 223, 76ème Congrès, 1ère session, 1939.)

C’est pourquoi les journalistes, et même les historiens qui attribuent la paternité de la FED au président Woodrow Wilson, alors que sa contribution à ce projet fut pratiquement nulle, ne connaissent pas les circonstances de sa venue au monde.

Jusqu’en 1910, le Colonel House s’attacha habilement à consolider son réseau new-yorkais et washingtonien, ainsi qu’à resserrer les liens tissés par son père avec les puissants groupes qui dominent Wall Street — les Maisons Morgan, Rockefeller, Dukes, Mellons, Brown-Harriman, Dillon-Reed, sans compter les Carnegie, les Whitney ou les Vanderbilt. Au cours de son séjour en Europe durant l’été 1913, il tissera également des liens étroits avec les financiers de la City, notamment les Rothschild et les Warburg, dont la puissance financière dominait déjà secrètement l’Europe tout entière.

On ne peut qu’être frappé par l’étonnante homogénéité ethnique des grands financiers qui gravitèrent autour du Colonel House et plus généralement par celle de tous les banquiers de la City ou de Wall Street. Un co-religionnaire, Jacques Attali, fournit quelques clés psycho-religieuses de ce phénomène dans un gros ouvrage à prétention historique, Les juifs, le monde et l’argent, Fayard 2002 dans lequel il théorise la spécialisation des juifs dans le commerce de l’argent et justifie leur omniprésence dans cette activité : «Pour les juifs, tirer un intérêt de l’argent n’est pas immoral. […] L’argent est, comme le bétail, une richesse fertile, et le temps est un espace à valoriser. Pour les chrétiens, au contraire, comme pour Aristote et les Grecs, l’argent — comme le temps — ne produit pas en soi-même de richesse, il est stérile ; aussi faire commerce de l’argent est-il un péché mortel». (p. 120, coll. poche) Car, précise-t-il dans une interview donnée après la parution de son livre :«Pour un juif, la pauvreté est intolérable. Pour un chrétien, c’est la richesse qui l’est».

Ces considérations psycho-théologico-monétaires éclairent quelque peu les motivations des grandes maisons bancaires anglaises — notamment celle des Rothschild, de ses succursales et de ses alliés — au cours de la guerre qu’ils déclenchèrent pour la troisième fois depuis la naissance de cet État contre la loi fondamentale de Picrocholand.

Remonter à la source de la création de la FED, c’est donc découvrir que dès la naissance du nouvel État, les puissants banquiers de la City conduits par les clans Rothschild et Warburg avaient mené une guerre violente, obstinée et sournoise contre les principes que les pères fondateurs avaient voulu graver dans la Constitution de 1787 inspirée par les philosophes libéraux. En effet, c’est dès son premier article, section 8, § 5 que la loi fondamentale précise avec force que «c’est au Congrès qu’appartiendra le droit de frapper l’argent et d’en régler la valeur». Ses rédacteurs avaient précisément voulu éviter de reproduire le modèle anglais et sa banque centrale, propriété des actionnaires privés ; car comme disait Napoléon Bonaparte, «La main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit» ?

L’opération de vote au Congrès se déroula cependant d’une manière extra-ordinaire dans ce genre d’enceinte. En effet, le Federal Reserve Act fut présenté en catimini et dans une discrétion absolue, le 23 décembre 1913, dans la nuit, entre 1h30 et 4h30, au moment où les membres du Congrès étaient soit endormis, soit en vacances pour les fêtes de Noël.

En revanche, l’éditorial du New York Times contenait un commentaire dithyrambique du projet. Il ne cachait pas son enthousiasme et dans son édition du 23 décembre 1913, il se félicitait de la «vitesse sans précédent» qui avait marqué l’adoption de la loi et ajoutait qu’«on voit la main excellente de Paul Warburg dans cette stratégie finale». Il ajoutait «Le projet de loi portant sur les Opérations de banque et de Monnaie s’améliorait et devenait plus sain chaque fois qu’il passait d’une extrémité du Capitole à l’autre. Le Congrès a travaillé sous la surveillance publique dans la fabrication de ce projet de loi».

Eustace Mullins, dans son excellent Secrets de la Réserve Fédérale, dont je parlerai dans une deuxième partie, ajoute ce commentaire ironique : «Par surveillance publique, le Times apparemment voulait désigner Paul Warburg, qui pendant plusieurs jours avait gardé un petit bureau dans le bâtiment du Capitole, où il dirigeait la campagne couronnée de succès d’avant-Noël de passer le projet de loi et où les Sénateurs et des Membres du Congrès venaient toutes les heures à sa demande pour conduire sa stratégie».

Ce n’est que six ans après fameuse réunion de l’Ile Jekyll, en 1916, que Bertie Charles Forbes en révéla l’existence dans la revue qu’il venait de fonder, le Forbes Magazine. Le Federal Reserve Act était voté et les dés étaient jetés depuis trois ans.

Depuis lors, l’île Jekyll a été vendue à l’ État de Georgie et une maison porte une plaque sur laquelle est inscrite la phrase : «Le système de la Réserve fédérale fut créé dans cette maison».

À suivre…