Soldats français morts au Mali : «Les groupes terroristes vont exploiter l’événement»

Quelles sont les causes du double crash d’hélicoptère qui a été fatal à treize soldats français au Mali ? Pour Jean-Marc Tanguy, journaliste blogueur au magazine Raid, il peut s’agir d’un problème de navigation.

RFI : Est-ce qu’on connaît les circonstances précises de la mort de ces 13 soldats français de la force Barkhane au Mali ?

Jean-Marc Tanguy : On sait que c’est le résultat d’une collision, mais à ce stade, on ne connaît pas tout à fait les causes. Plusieurs possibilités : une erreur humaine, le résultat d’un tir ou encore une rupture mécanique. Cela peut être un mélange de différentes causes.

Le « résultat d’un tir » est une hypothèse. Est-ce qu’un hélicoptère de combat de l’armée française n’avait pas été touché au nord du Mali en juin 2019 ?

En effet, c’est arrivé sur une Gazelle [hélicoptère] qui a été victime de tirs lors d’une opération contre les groupes armés terroristes. Donc, l’appareil s’était écrasé assez brutalement au sol, touchant ses deux pilotes à l’avant et un commando montagne qui était à l’arrière. Ce dernier avait pu s’extraire et sortir les deux pilotes qui étaient assez sévèrement touchés. Il les avait installés sur un Tigre, un hélicoptère d’attaque qui s’était posé à proximité. Et tous s’étaient envolés comme ça pour sortir de la bulle des combats.

Ce qui avait permis à ces trois soldats français de survivre au crash ?

Précisément.

Est-ce qu’on peut donc imaginer que ce lundi soir un des deux hélicoptères ait dû dévier de sa trajectoire à cause éventuellement d’un tir ?

À ce stade, on ne le sait pas. Cela fait partie des causes possibles, mais en tout cas, le chef d’état-major des armées ne semblait pas y croire dans son évocation des faits ce mardi.

Alors quelles sont les autres hypothèses dans ce cas ?

Cela pourrait être un problème lié à la navigation à très basse altitude et à grande vitesse, et en patrouille serrée, c’est-à-dire que l’hélicoptère de manœuvre, qui transporte les commandos, est assez proche de l’hélicoptère de reconnaissance et d’assaut, le Tigre. C’est un mode opératoire qui est assez courant. Pourquoi voler si bas et si vite ? En fait, tout simplement, cela permet d’échapper aux tirs qui viennent du sol puisqu’il est plus difficile d’ajuster un hélicoptère qui arrive à grande vitesse et proche du sol. Mais à ce stade, on n’a pas encore eu confirmation de cette probabilité.

Il y a ces 13 soldats français tués ce lundi, mais il y a aussi ces quelque 140 soldats maliens qui ont été tués au front, dans la même zone dite des trois frontières (Mali, Niger et Burkina Faso). C’était à Boulikessi au Burkina Faso le 30 septembre ou à Indelimane au Mali le 1er novembre, et à Tabankort au Mali le 18 novembre. Est-ce à dire que cette zone est devenue hyper dangereuse pour les soldats maliens et français ?

Cela, on le sait depuis 2015, parce que l’on constate une montée en flèche des incidents dans cette zone. Et c’est pour cela précisément que la France veut faire effort depuis plusieurs mois dans cette zone du Liptako, puis du Gourma, d’abord en augmentant son cycle d’opérations, mais aussi –et vous en avez peut-être entendu parler- de cette Task Force, cette force spéciale européenne qu’elle veut mettre en place, du nom de baptême de « Takouba », une initiative qui manifestement semble retenir un certain assentiment en Europe puisqu’une douzaine de pays se sont déjà signalés. Ça devrait pouvoir permettre sous six à huit mois de mettre en place des forces spéciales européennes au sein des Fama [Forces armées maliennes] qui simplifieront un certain nombre de fonctions.

Voulez-vous dire que ces forces spéciales européennes, qui sont attendues entre juin et juillet 2020, peuvent être la solution ?

C’est une des solutions. Et je pense que cela devrait être un des ressorts que le président de la République abordera dans un prochain discours annoncé sur la situation au Sahel. Il est évident que ces forces spéciales peuvent notamment apporter leur expertise de la lutte contre le terrorisme, mais également apporter un lien avec la troisième dimension, Les Fama ont été formées par Barkhane à pouvoir orienter des hélicoptères, des chasseurs. Mais ça reste une fonction très technique. Et ces forces spéciales sont vraiment accoutumées à ce genre de mission. Donc, on peut considérer que cela sera véritablement un atout pour les différentes sections et compagnies des Fama qui auront à opérer d’ici la fin de l’année 2020 dans cette zone des trois frontières qui est en effet très dangereuse.

Le commandant de Barkhane, le général Pascal Facon déclare : « Il faut avoir de la patience stratégique, de la persévérance. C’est fondamental ». Mais après la mort de ces 13 soldats français, est-ce que l’opinion publique française ne risque pas de se lasser ?

C’est dur à dire, parce que par définition, l’opinion publique est imprévisible. Il faut se rappeler que, par exemple, l’opinion n’avait pas véritablement basculé après l’embuscade d’Uzbin [en Afghanistan], en 2008. Mais par contre, elle avait basculé et le président français avec elle, lors d’une embuscade dans une base avancée en Afghanistan à Gwan en 2011.

C’est-à-dire que l’opinion publique n’avait pas basculé lors de la première attaque meurtrière d’Afghanistan en 2008, mais elle a basculé trois ans plus tard…

Exactement. Lors d’une embuscade à l’intérieur d’une base avancée. En fait, il est évident que les groupes armés terroristes vont sans doute exploiter cet évènement, même s’ils n’ont a priori pas une responsabilité dans ce qui s’est passé lundi soir. Néanmoins, c’est sûr que c’est tentant pour eux d’appuyer finalement sur cet évènement. Mais personnellement, je pense que cela ne changera rien à la détermination du gouvernement français d’être présent dans cette zone.

« Barkhane ne s’enlise pas, Barkhane s’adapte en permanence », dit la ministre française de la Défense, Laurence Parly. Mais n’est-ce pas un vœu pieux ?

Non. Je pense que c’est dans la nature du dispositif de l’opération Barkhane que d’être en fait en permanente réadaptation dans la mesure où les groupes armés terroristes, eux aussi, s’adaptent. Et le mieux évidemment, c’est d’avoir un coup d’avance. C’est notamment ce que les forces spéciales françaises de l’opération Sabre font, grâce à du renseignement souvent d’origine technique. Ça leur permet quand même de porter des coups très durs aux groupes armés terroristes. Un mode opératoire qui marche, c’est précisément celui qui avait été mis en place par Barkhane lundi soir, avec des chasseurs, avec en général de l’appui renseignements, souvent des drones, et évidemment ces forces spéciales.

Et c’est là que le double crash est arrivé…

Exactement.