Court-circuiter l’Etat islamique dans la région de Tillabéri au Niger

Les insurgés islamistes progressent dans la région nigérienne de Tillabéri, à la frontière avec le Mali. Face à cette menace, Niamey devrait accompagner ses opérations militaires d’initiatives politiques visant à apaiser les tensions entre les communautés frontalières et à entamer un dialogue avec les Nigériens ayant rejoint l’Etat islamique.

Que se passe-t-il ? Il y a deux ans, le Niger a suspendu sa coopération en matière de lutte antiterroriste avec les milices maliennes dans le Nord de Tillabéri et tenté de contrecarrer l’Etat islamique en sensibilisant les communautés. Depuis lors, les insurgés ont lancé des attaques encore plus meurtrières, et le Niger est revenu à une approche militaire.

En quoi est-ce significatif ? L’escalade des attaques de l’Etat islamique au Niger aggrave la crise sécuritaire au Sahel central. Niamey a tenté plusieurs approches, sans parvenir à ralentir l’avancée des jihadistes. Tandis que les forces de sécurité nigériennes ont partiellement évacué la zone frontalière avec le Mali, le groupe jihadiste se renforce.

Comment agir ? L’Etat islamique est à la fois une menace pour la sécurité et un concurrent de l’Etat en matière de gouvernance. Niamey devrait combiner efforts militaires et politiques pour répondre aux doléances des communautés frontalières, mettre fin aux conflits à base communautaire et engager un dialogue avec les insurgés pour les éloigner du jihadisme.
Synthèse

En décembre 2019 et janvier 2020, les forces de sécurité nigériennes ont subi les attaques les plus meurtrières de leur histoire, perdant des dizaines de soldats lors d’assauts menés par la branche sahélienne de l’Etat islamique opérant entre le Mali et la région frontalière de Tillabéri au Niger. Les insurgés ont repris leurs frappes un an après que les autorités nigériennes eurent décidé de suspendre leur collaboration avec des milices ethnopolitiques maliennes, constatant que cela avait déclenché une effusion de sang entre les communautés nomades rivales de la région. Certaines de ces communautés avaient alors resserré les liens avec l’Etat islamique qui leur offrait sa protection. Le Niger a ensuite tenté de regagner la loyauté de ces communautés par des forums de dialogue. Ces efforts ayant eux aussi échoué, Niamey est revenu à une option principalement militaire après les attaques meurtrières de la fin 2019. En renouant avec cette stratégie, le gouvernement risque d’enflammer à nouveau les conflits locaux que l’Etat islamique pourrait exploiter. En parallèle d’opérations militaires, le gouvernement ferait mieux de poursuivre ses efforts politiques pour construire la paix entre les communautés frontalières et développer des liens plus étroits avec elles. Par ailleurs, il devrait maintenir ses efforts de dialogue pour éloigner les ressortissants de la région frontalière des groupes jihadistes.
” Niamey devrait éviter de reproduire des erreurs similaires dans un contexte de pandémie. “

Après les attaques meurtrières de la fin 2019 et un repli militaire initial, Niamey a tenté de regagner du terrain en menant des opérations contre-terroristes brutales avec le soutien et peut-être sous la pression de la France, qui a déployé quelques milliers de soldats dans la région sahélienne. Cette offensive militaire s’accompagne d’une escalade inquiétante de meurtres présumés de civils par les forces de sécurité, situation que les jihadistes pourraient exploiter pour renforcer leur recrutement. Une situation similaire s’était produite en 2017-2018, lorsque le Niger s’était associé aux milices ethniques maliennes considérées comme rivales de communautés frontalières, en particulier les Peul, dont beaucoup se sont alors rapprochés de l’Etat islamique. Niamey devrait éviter de reproduire des erreurs similaires dans un contexte que la pandémie de Covid-19 complique un peu plus. Celle-ci menace non seulement d’affaiblir, voire d’immobiliser, le gouvernement et l’armée, mais elle réduit également la capacité des autorités et d’autres organisations de surveiller le comportement des troupes sur le terrain.

Les communautés frontalières, qui apprennent à vivre l’arme à la main depuis deux décennies, sont devenues de plus en plus hostiles à l’Etat. Le gouvernement nigérien a récemment tenté de les courtiser à nouveau, mais n’a pas réussi à atteindre ses principaux objectifs. Les multiples initiatives de dialogue et de désarmement menées par l’Etat ont manqué de coordination et semé un peu plus de confusion. Ses efforts pour recruter des ressortissants locaux dans les forces de sécurité ont été compromis par le népotisme et la corruption et ont donné peu de résultats probants, en particulier parmi les nomades peul. Il devient de plus en plus difficile de convaincre les habitants des zones frontalières que le gouvernement peut leur offrir davantage que les jihadistes, qui se présentent comme une alternative rivale à la gouvernance de l’Etat. Alors que Niamey espérait que ses actions de sensibilisation envers les communautés locales inciteraient les défections de combattants, les communautés frontalières ne parviennent pas à convaincre ceux des leurs qui ont rejoint l’Etat islamique de renoncer à leur cause.

Le Niger a des marges de manœuvre limitées, d’autant que l’Etat islamique est présent non seulement dans la région de Tillabéri, mais aussi de l’autre côté des frontières avec le Mali et, de plus en plus, le Burkina Faso. Néanmoins, la gestion par Niamey de la crise dans la région de Tillabéri est cruciale si les autorités nigériennes veulent contrecarrer l’extension de l’Etat islamique à l’intérieur des frontières du pays. Les autorités doivent s’en préoccuper non seulement parce que l’Etat islamique représente une menace pour la sécurité, mais aussi parce qu’il constitue une véritable alternative en matière de gouvernance. Face à un tel risque, le Niger devra élaborer une réponse politique ambitieuse et coordonnée pour éviter d’aliéner un peu plus les communautés frontalières et renouer les liens avec elles. Ce faisant, les autorités devront également faire preuve de discernement, pour ne pas exposer aux représailles de l’Etat islamique ceux qui dans les communautés choisiront de privilégier la coopération avec le gouvernement.
” Le Niger pourrait en premier lieu mieux identifier les conflits communautaires. “

Le Niger pourrait en premier lieu mieux identifier les conflits inter- et intracommunautaires pour s’atteler à leur résolution et assécher ainsi le principal vivier de recrutement de l’Etat islamique. Il devrait poursuivre le dialogue avec les jihadistes eux-mêmes afin d’appréhender ce qui pourrait les inciter à quitter les rangs de l’Etat islamique. Les partenaires étrangers – notamment la France et les Etats-Unis – devraient prendre conscience que les efforts du Niger pour établir un dialogue avec une partie des commandants de l’Etat islamique exigent aussi des compromis de leur part. Cela pourrait les obliger à suspendre à court terme certains objectifs antiterroristes pour permettre au dialogue d’avoir un impact durable à plus long terme. Enfin, Niamey devrait répondre aux multiples griefs qui concourent à la marginalisation des populations frontalières, allant de la sous-représentation de groupes comme les Peul dans les forces de sécurité nationales aux tensions autour des droits fonciers. Se préoccuper de ces griefs ne mettra pas immédiatement fin au conflit, mais cela permettra de créer les bases d’un avenir plus pacifique.

Niamey/Dakar/Bruxelles, 3 juin 2020
I. Introduction

La zone frontalière entre le Mali et le Niger, dans le Nord de Tillabéri, connaît actuellement une nouvelle flambée de violence. Celle-ci fait suite à l’échec d’une offensive militaire contre la branche sahélienne de l’Etat islamique, entre 2017 et la mi-2018, et des efforts ultérieurs du gouvernement nigérien pour poursuivre le dialogue avec les communautés parmi lesquelles les jihadistes se sont implantés. Depuis avril 2019, les attentats revendiqués par l’Etat islamique ont tué de nombreux dirigeants locaux qui exerçaient des fonctions stratégiques pour l’Etat ainsi que plus de deux cents membres des forces de sécurité, ce qui fait craindre que le Niger, considéré par ses partenaires étrangers comme plus stable que ses voisins du Sahel central, soit le prochain domino de la région à tomber. Le 13 janvier 2020, lors d’un sommet organisé par le président Emmanuel Macron à Pau, la France, le Niger et d’autres gouvernements du Sahel ont publié une déclaration commune appelant à renforcer les capacités militaires dans la région et à cibler prioritairement l’Etat islamique au Sahel. Le communiqué de presse a également appelé au retour de l’Etat dans les territoires touchés par le conflit et à un renforcement de l’aide au développement.

” Les stratégies de lutte contre le terrorisme visant à affaiblir les groupes jihadistes ne sont ni illégitimes ni infondées, mais la façon dont elles sont menées au Niger a souvent envenimé les situations plus qu’elle ne les a apaisées. “

Dans le Nord de Tillabéri, comme ailleurs au Sahel, l’attention excessive accordée au contre-terrorisme a conduit à un recours disproportionné aux moyens militaires, dans un conflit fondamentalement motivé par les concurrences inter- et intracommunautaires autour des droits et des ressources, conflit que l’Etat islamique a su exploiter à son profit. Les stratégies de lutte contre le terrorisme visant à affaiblir les groupes jihadistes ne sont ni illégitimes ni infondées, mais la façon dont elles sont menées au Niger a souvent envenimé les situations plus qu’elle ne les a apaisées. Ces stratégies ont, par exemple, accéléré la militarisation des communautés frontalières et alimenté la stigmatisation des membres des groupes nomades peul, que les autres communautés locales considèrent souvent comme les plus proches collaborateurs de l’Etat islamique sur le terrain. Elles ont également entraîné le meurtre de civils qui étaient accusés d’être des membres de l’Etat islamique ou étaient pris pour tels. Alors que Niamey lance une nouvelle offensive antiterroriste en réponse à la montée de la violence le long de la frontière, les communautés locales du Nord de Tillabéri affirment déjà que les opérations militaires ont causé la mort d’un grand nombre de civils.

Profitant du désordre créé, la branche de l’Etat islamique cherchera à gagner du terrain. Elle a déjà acquis une légitimité aux yeux de certains habitants de la région de Tillabéri en apparaissant comme une force capable, davantage que l’Etat, de protéger ses alliés locaux et de fournir des services de base, y compris la sécurité. Le Niger cherche une réponse qui affaiblirait l’Etat islamique, mais il peine à trouver de nouvelles idées alors que les approches tentées à ce jour ont largement échoué.

Ce rapport, qui s’ajoute à celui publié en 2018, fait partie d’une série de publications qui se penchent sur les politiques susceptibles d’endiguer la violence et d’empêcher la propagation du jihadisme dans les pays du Sahel central, à savoir le Burkina Faso, le Mali et le Niger.

Les recherches ont été menées principalement en juin et octobre 2019 et en février 2020 à Niamey, où Crisis Group a interrogé de hauts responsables politiques et militaires, des élus locaux et régionaux, des chefs traditionnels, des médiateurs, des chefs de milices peul, des responsables de la société civile de la région de Tillabéri, des agents du renseignement et des diplomates.
II. Les efforts du Niger pour contenir l’Etat islamique
” La branche sahélienne de l’Etat islamique est actuellement la plus grave menace pour la sécurité du Niger, voire de toute la région. “

La branche sahélienne de l’Etat islamique est actuellement la plus grave menace pour la sécurité du Niger, voire de toute la région. Son émir, Adnan Abou Walid al-Sahraoui, a d’abord prêté allégeance en 2015 à Abou Bakr al-Baghdadi, qui était alors calife autoproclamé de l’Etat islamique.
Né au Sahara occidental, Adnan Abou Walid al-Sahraoui a émigré comme étudiant en Algérie, puis s’est rendu dans le Nord-Est du Mali où il est devenu le porte-parole du Mouvement pour l’unification et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), un groupe dissident d’al-Qaeda.

Sahraoui a ensuite proclamé sa loyauté à l’Etat islamique en 2015 et son groupe a lancé une série d’attaques au Niger et au Burkina Faso. Par la suite, il a étendu son contrôle aux régions sahélienne et orientale du Burkina Faso, et surtout aux régions de Ménaka au Mali et de Tillabéri au Niger, où il a acquis une notoriété mondiale après une attaque soldée par la mort de quatre militaires américains en 2017. Les combattants de Sahraoui ont resserré leur emprise sur la zone des trois frontières en nouant des alliances avec diverses communautés et ont infligé, ces derniers mois, de lourdes pertes aux forces de sécurité des trois Etats.

La progression de l’Etat islamique, depuis le Mali jusqu’à la région de Tillabéri, dans le Nord du Niger, dont le chef-lieu de district se trouve à seulement 112 km de la capitale fédérale, Niamey, a déconcerté les autorités. Après l’échec d’une première tentative de dialogue avec les insurgés, le Niger a autorisé, mi-2017, des groupes armés maliens à base ethnique, alliés au gouvernement de Bamako et proches des forces militaires françaises, à opérer sur son territoire.

Les raids de ces groupes ont d’abord fait reculer l’Etat islamique, mais ont envenimé les relations entre communautés sur le terrain, les groupes armés touareg et daosahak du Mali prenant souvent pour cible les Peul, qu’ils accusaient de collaborer avec les jihadistes, ce qui a déclenché en retour des représailles. Prenant conscience que ces opérations ne faisaient qu’accroître l’instabilité, le Niger s’est engagé à partir de juillet 2018 dans une politique de sensibilisation des populations locales.

Cette politique n’a pas non plus été un franc succès : l’influence de l’Etat islamique continue de grandir non seulement parmi les Peul, mais aussi parmi les communautés touareg, djerma et daosahak. Des responsables locaux qui collaboraient avec le gouvernement nigérien ont été assassinés. Les attaques jihadistes ont repris et sont devenues beaucoup plus meurtrières, surtout vers la fin 2019.
A. La montée de l’Etat islamique dans le Nord de Tillabéri

Les dirigeants de l’Etat islamique ont développé une véritable expertise dans la mobilisation des communautés locales, utilisant la zone frontalière entre le Niger et le Mali comme un important vivier de recrutement de combattants. Au départ, Sahraoui a fait des incursions chez les Peul, dont les éleveurs se trouvent piégés ces dernières décennies entre l’empiétement des agriculteurs sur leurs pâturages au Sud et la concurrence accrue des nomades touareg et daosahak au Nord.
En 2012, lorsque le Mouvement national de libération de l’Azawad a armé de jeunes combattants touareg et daosahak et qu’une coalition de groupes jihadistes a pris le contrôle de la région de Gao au Mali, certains combattants peul ont rejoint le camp jihadiste, se tournant vers le Mujao pour obtenir sa protection.

En tant que commandant du Mujao, Sahraoui a joué un rôle déterminant dans l’accueil des combattants peul du Nord de Tillabéri, dont beaucoup avaient déjà appris, pendant des années, à vivre les armes à la main à cause des conflits à base communautaire.
” L’alliance de l’Etat islamique avec les communautés peul devait s’avérer inestimable pour la survie et l’évolution de Sahraoui en tant que chef jihadiste. “

L’alliance de l’Etat islamique avec les communautés peul devait s’avérer inestimable pour la survie et l’évolution de Sahraoui en tant que chef jihadiste. Lorsque l’intervention française de janvier 2013 visant à expulser les jihadistes des grandes villes du nord du Mali a dispersé les combattants, Sahraoui, qui avait été gouverneur Mujao de la ville de Gao, a été contraint de se réfugier dans la clandestinité.
Les combattants peul et d’autres nomades ont facilité sa fuite vers les régions frontalières entre le Mali et le Niger, où il a renforcé son implication dans les affaires de leurs communautés.

Le Mujao a mis en place des canaux pour que les populations lui rapportent les crimes, cherchant à gagner leur confiance en rétablissant l’ordre et en rendant une forme de justice locale. Certaines communautés ont alors commencé à percevoir les groupes jihadistes non seulement comme des protecteurs mais aussi comme des dirigeants potentiellement légitimes de leurs territoires (ou en tout cas jouissant d’une plus grande légitimité que les rebelles ou l’Etat).
En s’installant dans la région, Sahraoui a déclaré son allégeance à l’Etat islamique en Iraq et en Syrie, fondant le groupe qui allait devenir populaire sous le nom d’Etat islamique au Grand Sahara et s’autoproclamant son émir.

Profitant de l’absence de l’Etat malien le long de la frontière, les commandants de l’Etat islamique ont élargi leur emprise autour de la vaste région frontalière entre le Mali et le Niger, multipliant ainsi le nombre de leurs combattants et gagnant en influence dans des régions où le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, GSIM), soutenu par al-Qaeda, avait également développé des réseaux, mais sans entrer jusqu’ici en conflit avec ceux-ci.
L’Etat islamique a également forgé de nouvelles alliances au-delà des Peul, ciblant les groupes issus des communautés touareg, daosahak et djerma, en utilisant des méthodes d’intimidation mais aussi en fournissant des services importants comme la protection contre les raids et le vol de bétail.

La branche de l’Etat islamique sous les ordres de Sahraoui, qui n’était qu’un groupe jihadiste parmi d’autres dans la zone frontalière, a pratiquement pris le contrôle de l’ensemble de la région. Sur le plan tactique, son implantation dans la zone frontalière lui procure d’importants avantages lors des affrontements. Plutôt que d’occuper des villes ou des villages spécifiques, l’Etat islamique peut mobiliser des forces éparpillées à travers la région frontalière. Lorsqu’un appel est lancé, des dizaines de combattants à moto peuvent soudainement surgir de nulle part pour attaquer une cible et ensuite se fondre rapidement dans la brousse après l’attaque. Cette tactique maximise l’impact et l’effet de surprise des opérations de l’Etat islamique. Elle rend presque impossible une réponse des autorités et de leurs alliés internationaux, qui ne peuvent pas cibler les combattants de l’Etat islamique par des frappes aériennes.

Même si l’Etat islamique est connu dans d’autres régions pour ses atrocités de masse contre les musulmans hétérodoxes et les non-musulmans, sa branche sahélienne a généralement adopté une approche visant à gagner la confiance et la coopération des populations sunnites du Nord de Tillabéri.
Le groupe a la réputation d’assassiner ceux qui collaborent avec l’Etat, en particulier les chefs locaux, mais il a globalement évité les attaques à grande échelle contre des civils dans le Nord de Tillabéri.

” Les habitants voient souvent dans l’Etat islamique une autorité compétente pour résoudre les litiges fonciers et fournir des services. “

Les habitants voient aussi souvent dans l’Etat islamique une autorité compétente pour résoudre les litiges fonciers et fournir des services tels que la protection du bétail contre le vol.
Ce dernier est la principale préoccupation des nomades vivant le long de la frontière, où la perte de troupeaux lors d’un raid peut dévaster une famille pendant des décennies. Selon la population locale, les forces de sécurité nigériennes ne font pas grand-chose pour empêcher les raids ou récupérer les animaux volés. En contrepartie des mesures d’ordre et de protection, les civils tolèrent la zakat (taxe) exigée par l’Etat islamique, qu’ils préfèrent aux razzias (raids) qu’ils subissaient auparavant. L’Etat islamique a ainsi gagné la loyauté de guerriers nomades locaux, tels que Doundoun Cheffou et Petit Chafori. Ces deux pasteurs peul ont d’abord pris les armes pour défendre leurs propres intérêts et protéger leur bétail contre les pilleurs touareg et daosahak, mais ils organisent aujourd’hui des attaques complexes contre des cibles nationales et étrangères au nom de l’Etat islamique.

Les insurgés ont également recours à l’intimidation pour contrôler les communautés. Tout en instaurant un climat de confiance avec les villageois et les nomades, les commandants de Sahraoui ont créé des réseaux d’informateurs sur le terrain qui fournissent des renseignements sur les mouvements et les stratégies de l’Etat et de ses mandataires, de sorte que les habitants n’osent pas trahir l’Etat islamique.
Les populations locales sont de plus en plus réticentes à rendre compte des mouvements des insurgés par peur d’actes de vengeance. « Lorsque les hommes d’Abou Walid passent par notre région, nous n’alertons pas les forces de sécurité pour deux raisons », a déclaré un chef de tribu de la zone frontalière. « Premièrement, nous pensons que l’armée n’agira pas. Deuxièmement, nous avons peur. Ces bandits nous tueront s’ils découvrent que nous les avons dénoncés ».

” Certains, particulièrement parmi les Peul, considèrent la branche de l’Etat islamique comme un rempart nécessaire contre un Etat qui s’en est pris à eux. “

La vie dans les zones sous contrôle de l’Etat islamique peut être austère, voire morne, mais les communautés locales estiment souvent que le prix à payer en termes de libertés individuelles en vaut la peine en échange de la sécurité dont elles bénéficient. D’une part, les jihadistes imposent des contraintes aux pratiques religieuses et traditionnelles des populations. La musique et les fêtes sont interdites, les mariages ressemblent désormais à des enterrements, selon certains, et les coutumes qui permettent aux femmes de choisir leur partenaire sont devenues taboues. Par contre, la prédication traditionnelle de la Tidjaniyya (confrérie soufie) est encore autorisée dans certaines mosquées.
Mais d’autre part, certains, particulièrement parmi les Peul, considèrent la branche de l’Etat islamique comme un rempart nécessaire contre un Etat qui s’en est pris à eux. « Beaucoup de Peul pensent que sans Sahraoui, ils seraient morts », a déclaré un notable Peul, en référence à la protection que sa communauté a reçue de Sahraoui lors des opérations anti-terroristes de juillet 2017 et février 2018, qui ont causé la mort de civils peul.

B. L’option militaire se retourne contre le gouvernement nigérien

Au fur et à mesure que l’influence des groupes jihadistes à la frontière malienne se renforçait, les responsables nigériens exploraient les possibilités de négocier avec eux. Mais les premières opportunités de dialogue se sont progressivement fermées à mesure que l’Etat et ses partenaires étrangers s’orientaient vers une approche plus militarisée. Les autorités politiques et militaires françaises et nigériennes ne partageaient pas les mêmes opinions sur les mérites du dialogue comme moyen de traiter avec l’Etat islamique.

En 2016, des émissaires nigériens ont ouvert des pourparlers avec des représentants de l’Etat islamique pour négocier la libération d’un garde national qui avait été capturé lors d’une attaque contre son poste qui avait fait six morts.
Le garde a été libéré, mais les négociations ont échoué lorsque les partisans de la ligne dure au sein du gouvernement et des forces armées ont mis un frein au dialogue. Pendant que ces négociations étaient en cours, la France a mené de nouvelles frappes aériennes dans la zone frontalière entre le Mali et le Niger en février 2017. Elle a également exhorté le gouvernement à ne pas libérer, dans le cadre du processus de dialogue, les combattants arrêtés par Barkhane, l’opération militaire française de lutte contre le terrorisme au Sahel.

De leur côté, les insurgés, qui étaient à l’époque moins unifiés sous le commandement de l’Etat islamique qu’ils ne le sont aujourd’hui, n’ont pas pu formuler un programme de revendications politiques qui aurait servi de base aux négociations. Les pourparlers ont donc tourné court.

De mi-2017 à mi-2018, le Niger et Barkhane se sont alliés aux milices maliennes, à savoir le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA), recrutant principalement parmi les Daosahak, et le Groupe autodéfense Imghad et alliés (Gatia). Les deux groupes sont membres d’une coalition de groupes armés, appelée Plateforme, qui collabore avec Bamako ; le Gatia est également un groupe signataire de l’accord de paix inter-malien de 2015. Le Gatia et le MSA ont mené des opérations conjointes, principalement dans la région de Ménaka au Mali, mais ils ont également été actifs dans le Nord de Tillabéri. Même lorsqu’il n’était pas directement impliqué dans les opérations, le Niger a autorisé les incursions transfrontalières de ces groupes maliens et leur a fourni du carburant.

” Au fur et à mesure de la progression de cette campagne contre-terroriste, il est apparu clairement que les opérations ne parvenaient pas à neutraliser définitivement l’Etat islamique et qu’elles conduisaient à une escalade des violences intercommunautaires meurtrières. “

Même si les groupes armés ont remporté quelques victoires contre l’Etat islamique, ils ont également durement frappé la population civile, aggravant encore les tensions communautaires et poussant davantage de Peul à s’allier aux jihadistes. En février et mai 2018, l’alliance a tué plus de 200 insurgés présumés et a apparemment affaibli la branche de l’Etat islamique, mais elle a également causé la mort de dizaines de civils dans la zone frontalière.
Au fur et à mesure de la progression de cette campagne contre-terroriste, il est apparu clairement que les opérations ne parvenaient pas à neutraliser définitivement l’Etat islamique et qu’elles conduisaient à une escalade des violences intercommunautaires meurtrières. Ces assassinats impliquaient généralement des groupes armés rivaux peul, daosahak et touareg, affiliés soit à l’Etat islamique, soit aux milices maliennes.

Dans ce contexte, ce que l’opération Barkhane considérait comme des opérations antiterroristes menées en coordination avec le MSA et le Gatia était largement perçues à Tillabéri comme un soutien de la France et du Niger aux Touareg et aux Daosahak dans une campagne de nettoyage ethnique contre les Peul.

Face à l’augmentation du nombre de victimes civiles, en juillet 2018, les autorités de Niamey ont discrètement arrêté les opérations impliquant les milices maliennes, conscientes qu’une collaboration ouverte avec elles avait sans doute causé plus de problèmes qu’elle n’en avait résolus.

En octobre, Barkhane a également considérablement réduit sa collaboration avec les milices opérant dans les régions frontalières.

Cette décision a été prise après que des miliciens du MSA ont fait appel au soutien aérien français pour un raid sur des jihadistes présumés, qui a en réalité ciblé une cérémonie de baptême et tué trois femmes et un enfant de quatre mois, tous issus de la communauté peul.
Barkhane a reconnu sa participation à l’attaque mais n’a pas assumé la responsabilité des décès, déclarant qu’il était « impossible d’identifier la source des tirs » qui ont tué les femmes et le nourrisson. Bien que l’autorisation des milices pour les opérations transfrontalières ait été révoquée, Niamey n’a pas totalement coupé ses liens avec celles-ci ; le gouvernement a continué de considérer le MSA et le Gatia comme des partenaires essentiels du côté malien de la frontière, étant donné l’absence de forces nationales maliennes sur place.

” Les raids des milices maliennes sur les civils ont eu pour effet pervers d’étendre la zone d’influence et de renforcer la légitimité de l’Etat islamique sur le terrain. “

Les raids des milices maliennes sur les civils ont eu pour effet pervers d’étendre la zone d’influence et de renforcer la légitimité de l’Etat islamique sur le terrain. Les communautés, en particulier les Peul, considéraient le Niger comme complice des massacres. Selon des représentants de l’Etat et des personnalités de la société civile, les raids du MSA et du Gatia sur les communautés frontalières nigériennes ont entraîné des meurtres de civils, y compris de femmes et d’enfants, et des attaques sur les camps de nomades.
Les groupes affiliés à l’Etat islamique ont eux aussi commis des atrocités similaires contre des civils touareg et daosahak au cours de la même période. Dans la région, ces violences ont poussé une nouvelle vague d’hommes, qui se sentaient alors vulnérables, dans les bras des groupes jihadistes ou des groupes d’autodéfense qui coopéraient avec eux. Par exemple, ce n’est qu’en 2018 qu’un groupe d’insurgés peul à Ikarafane, dans l’Ouest du Niger, le long de la frontière malienne, a accepté l’aide des jihadistes. Les répercussions de cette séquence ont directement compromis les objectifs de l’armée nigérienne, qui visaient à saper les bases du groupe dans le Nord de Tillabéri. Au contraire, face à une menace extérieure commune, différents groupes armés frontaliers, déjà plus ou moins liés entre eux, se sont unifiés sous la direction apparente de l’Etat islamique.

C. Le Niger mise sur la sensibilisation

Même si les opérations militaires ont finalement eu les effets pervers décrits plus haut, elles ont fait reculer l’Etat islamique. En septembre 2018, le groupe s’était temporairement retiré de certaines parties du Nord de Tillabéri sous une forte pression militaire.
” L’approche du gouvernement consistait, en grande partie, à offrir aux simples combattants de déposer les armes et de se rendre à leurs chefs traditionnels en échange d’une immunité les mettant à l’abri des poursuites. “

Les autorités nigériennes étaient prêtes à accueillir les combattants locaux qui avaient rejoint les insurgés mais qu’elles pensaient désormais plus enclins à se démobiliser. Pour les convaincre, les autorités ont lancé une nouvelle campagne de sensibilisation destinée à rétablir la confiance et à persuader les insurgés de rendre leurs armes. Cette campagne était dirigée par la Haute autorité à la consolidation de la paix (HACP), un conseil mandaté par le gouvernement du Président Mahamadou Issoufou pour s’attaquer aux causes profondes de l’insécurité dans la région de Tillabéri. L’approche du gouvernement consistait, en grande partie, à offrir aux simples combattants de déposer les armes et de se rendre à leurs chefs traditionnels en échange d’une immunité les mettant à l’abri des poursuites. Pour cela, les responsables gouvernementaux ont dû convaincre certaines factions à l’intérieur de l’armée qui auraient préféré la vengeance à l’amnistie.
« Nous voulions proposer une ouverture pour que ceux qui acceptaient de revenir ne soient pas persécutés », a déclaré un influent conseiller du gouvernement.

Dans le cadre de sa stratégie de démobilisation, la HACP a également favorisé le lancement d’un processus de recrutement. En vue de gagner un plus large soutien dans la région de Tillabéri, elle a promis de faire enrôler davantage de ressortissants locaux dans les forces de sécurité et de travailler avec certains chefs pour canaliser l’aide alimentaire vers des communautés ciblées. Elle a organisé un forum à Banibangou, dans le Nord de Tillabéri, les 7 et 8 septembre 2018, afin de rapprocher les forces de sécurité et les communautés locales. Le forum a réuni des responsables de l’opération Dongo, une opération militaire spéciale lancée en 2017 pour lutter contre les insurgés basés au Mali mais opérant au-delà des frontières, ainsi que des représentants de la Force conjointe du G5 Sahel, une coalition des forces de sécurité des pays du Sahel.
La HACP a profité de l’occasion pour faire savoir que les jeunes insurgés pouvaient revenir en toute sécurité et sans conditions. Elle a nommé une douzaine de « chargés de mission » parmi les Peul influents ayant d’importants liens avec les insurgés de toute la zone et a lancé un processus visant à intégrer 200 recrues du Nord de Tillabéri dans les forces armées.

Il s’agissait à la fois de faciliter la reddition des combattants et de créer plus d’emplois dans les services de sécurité pour les communautés frontalières exclues, en particulier les Peul, afin de rétablir leur confiance dans l’Etat. Les résultats ont cependant été décevants. Bien que la HACP ait initialement affirmé que des centaines de combattants s’étaient rendus à la suite du forum de Banibangou, les chefs des communautés affirment que des chefs tribaux ont gonflé les chiffres afin de recevoir l’aide alimentaire. Des responsables de l’Etat nigérien admettent eux-mêmes que seule une poignée de combattants ont été concernés.

” Le processus de recrutement de membres des communautés frontalières au sein des forces de sécurité a également déclenché de nouvelles controverses. “

Le processus de recrutement de membres des communautés frontalières au sein des forces de sécurité a également déclenché de nouvelles controverses. Lors des campagnes de recrutement, de nombreux Peul ont hésité à s’engager. Des rapports ont également fait état de Peul écartés pour des « raisons médicales » douteuses.
Selon des officiers supérieurs de l’armée et des dirigeants communautaires, le processus a subi les mêmes revers que les recrutements de l’armée au Niger : les postes ont été attribués dans des circonstances obscures, qui tendent à favoriser certaines communautés et régions par rapport à d’autres, créant du ressentiment et alimentant les peurs.

Enfin, la HACP a été confrontée à ce que ses responsables ont commencé à appeler en privé le « problème peul ».
Les communautés peul ont perçu la HACP, dirigée par un général touareg proche du président Issoufou, comme une alliée des milices touareg et daosahak qui les avaient attaquées. Outre ce problème de confiance avec les Peul, la HACP a eu du mal à se mettre en relation avec les dirigeants des communautés concernées. En effet, comme cela apparaitra dans la suite du rapport, il s’est avéré que les autorités nigériennes avaient crié victoire trop tôt, surestimant la fragilisation de l’Etat islamique par les milices. La violence a continué, déchirant les communautés, tandis qu’ont émergé de nouveaux chefs locaux affiliés aux insurrections régionales et modifiant le paysage politique sur le terrain.

D. Les insurrections s’intensifient

Niamey n’ayant pas réussi à regagner la loyauté des communautés locales ni à écarter les insurgés ayant rejoint le jihad, l’Etat islamique a pu rassembler ses forces et organiser une nouvelle insurrection. Ses combattants maîtrisent encore mieux l’art de la dispersion alors que les forces de Barkhane, débordées, louvoient sans cesse d’un point chaud à l’autre, tournant notamment autour de la région du Gourma, le long de la rive occidentale du fleuve Niger.

A partir d’avril 2019, la région a connu un pic d’assassinats et d’enlèvements. De nombreux responsables locaux ont craint que l’Etat islamique ne prenne pour cible des individus perçus par les jihadistes comme collaborant avec l’Etat.

Ces violences avaient pour toile de fond une détérioration des relations intercommunautaires et une augmentation des règlements de comptes motivés par des griefs locaux. Alors que les meurtres ont permis de se débarrasser de nombreux responsables communautaires locaux qui étaient d’importants alliés du gouvernement, l’Etat islamique a également mené une série de lourdes frappes contre des positions militaires.

Ces assassinats semblent faire écho à la stratégie de l’Etat islamique en Iraq et en Syrie, qui a systématiquement visé les collaborateurs civils de l’Etat, y compris les musulmans que l’organisation considère comme des « apostats ». Concrètement, cette violence pourrait servir de multiples objectifs, notamment choquer les communautés pour les soumettre, décourager la coopération avec un Etat qui semble incapable d’offrir sa protection, et priver l’Etat de maillons essentiels pour son appareil de renseignement. Certaines personnes au sein du gouvernement insistent, cependant, sur le fait que ces meurtres sont la preuve que les jihadistes se sentent menacés parce que la stratégie de sensibilisation des communautés menée par Niamey fonctionne.
D’autres habitants de la région considèrent que ces assassinats ne sont pas le fait de l’Etat islamique, mais le résultat de règlements de comptes inter- ou intracommunautaires.

Un incident central, qui illustre le positionnement de l’Etat islamique, est l’enlèvement, le 11 avril 2019, d’Oumarou « Kiro » Roua, un médiateur renommé qui, depuis 2016, facilitait le dialogue entre l’Etat, les dirigeants de l’Etat islamique et les groupes armés peul. Sa disparition a souligné les difficultés rencontrées par l’Etat, qui tentait de négocier avec les jihadistes alors qu’une partie de ses services de sécurité était encore engagée dans la planification d’opérations militaires contre l’Etat islamique et ses alliés sur le terrain. Des témoignages locaux suggèrent que le médiateur a été accusé de trahison par les insurgés jihadistes qui l’ont kidnappé. Ils l’ont accusé de complicité dans un complot visant à tuer des dirigeants locaux de l’Etat islamique, avant de le condamner finalement à mort.
Si ces rapports non confirmés sur son exécution sont exacts, ils indiquent que l’Etat islamique et ses affiliés restent profondément méfiants à l’égard des initiatives de dialogue soutenues par l’Etat, les interprétant comme faisant partie d’une campagne militaire destinée à éliminer les chefs jihadistes. Pour certains membres du gouvernement et des forces de sécurité, les récits de l’exécution de Kiro sont une raison supplémentaire de s’opposer au dialogue.

Dans le Nord de Tillabéri, les tensions inter- et intracommunautaires, exacerbées par le conflit qui touche l’ensemble de la région, ont également suscité des règlements de comptes violents entre de nombreux acteurs et fourni à l’Etat islamique les moyens d’exacerber les divisions. La commune d’Inatès, gérée par une unité administrative composée de 57 tribus nomades, principalement touareg mais comprenant sept tribus peul, et comptant entre 5 000 et 10 000 personnes, est apparue comme un terrain des plus fertiles pour ce genre de dynamique. Inatès a connu ces dernières années des violences opposant des Touareg entre eux ainsi qu’entre des Touareg et des Peul. En 2019, alors que l’Etat et les forces de sécurité étaient sur la défensive, les communautés comme celles d’Inatès étaient placées devant l’alternative suivante : accepter des déplacements massifs ou se tourner vers les combattants de l’Etat islamique pour obtenir leur protection.
” Les chefs communautaires qui ont choisi de rester fidèles à l’Etat ont souvent été tués. “

Dans ce contexte, les chefs communautaires qui ont choisi de rester fidèles à l’Etat ont souvent été tués. Le 25 avril 2019, des insurgés ont assassiné Arrisal Amdagh, le chef du groupement touareg d’Inatès et un partenaire important pour l’Etat.
Il était actif au sein de la HACP, participant à ses efforts de médiation et de recrutement au niveau régional. A tort ou à raison, certains Peul l’ont considéré comme complice ou lui ont reproché de ne pas avoir empêché un précédent massacre à Aghay, à seulement 2 km de la frontière malienne, en mai 2018, où des insurgés touareg, dont des membres présumés du Gatia, ont tué dix-sept civils peul – dont onze dans une mosquée. Le massacre d’Aghay, qui a lui-même suivi l’assassinat de dix-sept Touareg par des insurgés peul au Mali au cours des semaines précédentes, a conduit davantage de Peul à se tourner vers l’Etat islamique et a renforcé les soupçons selon lesquels le meurtre d’Arrisal avait été planifié par des Peul lésés collaborant avec le groupe jihadiste.

Le successeur d’Arrisal a rapidement connu un sort similaire. Almoubacher ag Alamjadi, un vétéran de la garde nationale basé à Niamey, dont la rumeur voulait qu’il travaille pour les services de renseignement nigériens, et neveu d’Arrisal, a été assassiné en juillet, trois mois après sa nomination. L’Etat islamique a revendiqué les deux assassinats d’Arrisal et d’Almoubacher, les jugeant même suffisamment importants pour les mentionner dans al-Naba, son bulletin d’information hebdomadaire destiné à l’ensemble de ses membres. La publication qualifie Almoubacher de « client du régime nigérien apostat et des forces chrétiennes dans la région » et l’accuse d’avoir ignoré les avertissements l’enjoignant de cesser de recruter des membres de son clan pour les envoyer dans les camps d’entraînement de l’armée à Niamey.
A la fin du mois de juillet, on estimait que la moitié des 30 000 habitants de la commune avait fui.

Depuis lors, le chef par intérim d’Inatès n’a pas osé quitter la ville de Tillabéri (chef-lieu de district) pour se rendre dans la commune qu’il préside, rompant ainsi les liens politiques avec l’Etat.

De nombreux autres soutiens de l’Etat se sont installés à Niamey ou à Tillabéri, refusant de circuler dans leurs communes respectives, alors que l’on assistait à une nouvelle série d’assassinats et d’enlèvements. Par exemple, le 19 mai, des hommes armés à moto ont kidnappé le chef du groupement peul d’Abala, un groupement plus important qu’Inatès, suspecté de fournir des renseignements à l’Etat.
Il est présumé mort. Dans les semaines qui ont suivi, le fils du chef de village d’Ezza, un Haoussa ayant des liens étroits avec les forces de sécurité nigériennes, a échappé de peu à l’enlèvement. Lui et son père ont fui. En juin, un chef de village de Bankilaré a été enlevé et déclaré mort. En septembre, des hommes lourdement armés ont enlevé le frère du chef du village de Banibangou. Lors d’attaques coordonnées le 22 novembre, des insurgés ont tué deux chefs de village à Ouallam.

” La pression militaire exercée à la frontière entre le Mali et le Niger sur les jihadistes ayant diminué, ces derniers ont disposé du temps et de l’espace nécessaires pour se regrouper. “

Parallèlement au rôle qu’il aurait joué dans les assassinats, l’Etat islamique a également intensifié ses attaques sur des cibles militaires au Niger à partir du début 2019.

Au cours de l’année, il a accentué ses attaques. L’escalade était, d’une certaine manière, prévisible. Les milices maliennes disposant de solides réseaux de renseignement et d’une connaissance approfondie du terrain n’y menaient plus de raids, tandis que l’opération Barkhane avait déplacé son attention vers la région de Gourma au Mali. La pression militaire exercée à la frontière entre le Mali et le Niger sur les jihadistes ayant diminué, ces derniers ont disposé du temps et de l’espace nécessaires pour se regrouper.

En mai, des insurgés ont monté une embuscade qui a tué 28 soldats nigériens près de Tongo (district de Ouallam). En juin, l’Etat islamique a endommagé un véhicule américain avec une bombe artisanale et a abattu un hélicoptère français.
L’armée nigérienne, soutenue par les forces spéciales françaises et le renseignement aérien américain, a riposté par des attaques des deux côtés de la frontière. Les autorités ont affirmé avoir tué dix-huit jihadistes. En retour, des hommes armés de l’Etat islamique ont pris d’assaut un poste militaire près d’Inatès le 1er juillet. Ils ont forcé l’entrée à l’aide de deux véhicules chargés d’explosifs pour mener l’une des attaques les plus sophistiquées contre les forces de sécurité de l’Etat, un attentat-suicide qui a tué dix-huit soldats.

Cinq gendarmes du Groupe d’action rapide de surveillance et d’intervention (Garsi) nigérien ont également été tués dans une embuscade près d’Abarey, en octobre 2019. En novembre 2019, au Mali, une attaque de l’Etat islamique contre un poste militaire à Indelimane, près de la frontière nigérienne, a tué au moins 53 soldats maliens. Cet incident a conduit l’armée malienne à retirer ses troupes de la frontière, ce qui a rendu les positions de l’armée nigérienne encore plus vulnérables aux attaques de l’Etat islamique en provenance du Mali.

Ces attaques ont sérieusement remis en question la capacité des forces armées du Niger à s’attaquer à la menace que représente l’Etat islamique. En décembre 2019, après des mois d’escalade de la violence, une attaque de grande envergure contre le poste militaire d’Inatès a tué plus de 70 soldats.
Les jihadistes ont réussi à couper les communications du poste avant de le prendre d’assaut. Des semaines plus tard, un nouvel assaut, plus violent encore, sur un poste militaire à Chinegodrar a tué au moins 89 soldats. Suite à cette attaque, des soldats nigériens effrayés ont fui leur camp d’Ekrafane, le poste militaire suivant à l’est, le long de la frontière malienne, et se sont réinstallés plus au sud dans la localité plus peuplée d’Abala. Le gouvernement nigérien, quant à lui, a remplacé son chef d’état-major militaire et le chef des armées.

Depuis le sommet de Pau en janvier, les forces nigériennes et françaises ont repris leurs offensives. Pourtant, elles sont sceptiques quant à leurs chances de succès. Un haut conseiller politique du gouvernement a fait la remarque suivante : « Nous sommes actuellement en pleine offensive, mais vous ne pouvez pas gagner une offensive contre un ennemi que vous ne voyez pas et qui n’est pas sur votre territoire ».

Dans le même temps, le nombre de victimes civiles aurait déjà augmenté. Un document signé le 3 avril 2020, portant le sceau de la mairie d’Inatès et vu par Crisis Group, énumère les noms de 102 civils masculins du district d’Ayorou, pour la plupart des Touareg et des Daosahak, qui sont portés disparus et qui auraient été tués par l’armée nigérienne selon des sources locales. Selon ce document, 48 personnes ont été arrêtées autour du marché d’Ayorou le 29 mars, et 54 autres ont été enlevées dans leurs camps ou alors qu’elles se trouvaient à proximité de puits. Le document cite des témoignages faisant état de nouvelles fosses communes découvertes à Tagabatt et Ingoul dans les communes d’Inatès et d’Ayorou.
Peu après la diffusion de ces allégations, le ministre de la Défense a publié une déclaration dans laquelle il a félicité les contingents participant aux opérations militaires dans le Nord de Tillabéri pour leur professionnalisme et leur respect des droits humains. Il a annoncé qu’une enquête publique permettrait bientôt d’innocenter les forces de sécurité du Niger de tout acte répréhensible.

Les rapports d’incidents de ce type, à un moment où la pandémie de Covid-19 pourrait empêcher les observateurs de Niamey et de la société civile d’atteindre les zones où se déroulent les opérations, risquent de marginaliser un peu plus la population civile frontalière et de renforcer leur profond ressentiment. L’Etat islamique serait en position de force pour exploiter ce malaise.
III. Marginaliser l’Etat islamique à Tillabéri

Les attentats de décembre 2019 et janvier 2020 qui, au total, ont tué 160 soldats, soulignent la gravité du problème de sécurité du Niger à sa frontière avec le Mali. Autrefois perçu par les autorités comme un problème de banditisme à petite échelle touchant principalement une minorité de groupes nomades, le Nord de Tillabéri est aujourd’hui le théâtre d’une crise sécuritaire multidimensionnelle que l’Etat islamique exploite avec de plus en plus d’habileté.

La réponse à cette crise a déjà été compliquée par la pandémie de Covid-19, qui menace d’affaiblir et d’immobiliser encore davantage le gouvernement et l’armée du Niger.

Cette pandémie constitue un défi supplémentaire pour les forces de sécurité françaises et nigériennes, qui vivent et travaillent dans un espace restreint et des conditions déjà difficiles. Elle risque, par là même, de renforcer les avantages opérationnels de l’Etat islamique. Celui-ci serait, en effet, susceptible de profiter d’un affaiblissement des positions militaires nigériennes et françaises pour lancer de nouvelles attaques contre les postes frontières, poussant l’Etat à se replier encore un peu plus.
” La façon dont Niamey répond politiquement aux défis auxquels l’Etat est confronté dans le Nord de Tillabéri sera au moins aussi importante que les mesures de sécurité prises pour combattre les insurgés. “

La façon dont Niamey répond politiquement aux défis auxquels l’Etat est confronté dans le Nord de Tillabéri sera au moins aussi importante que les mesures de sécurité prises pour combattre les insurgés. Comme l’a noté Crisis Group dans un rapport de 2018, le Niger et ses partenaires « devraient adopter une approche qui inclut des opérations militaires – qui restent clairement une composante essentielle de la réponse – mais qui doit être placée au service d’un projet politique qui inclut des efforts pour apaiser les conflits intercommunautaires et impliquer les insurgés, défini par les sociétés sahéliennes elles-mêmes et plus adapté à leurs besoins ».

Pour élaborer une approche dans ce sens, Niamey devra utiliser judicieusement les trois principaux outils politiques à sa disposition, à savoir le dialogue politique, les dispositifs de sécurité et le développement économique.
A. Dialogue

  1. Dialogue politique avec les communautés

Les opérations militaires ne permettront pas à elles seules d’atteindre les objectifs du Niger dans le Nord de Tillabéri, surtout si elles attisent encore une fois le foyer de tensions intercommunautaires. Le dialogue entre Niamey et les communautés du nord de la région de Tillabéri sera donc indispensable pour rétablir la présence de l’Etat dans les campagnes. Sur un plan concret, cependant, les autorités devront résoudre un certain nombre d’obstacles qui ont entravé les précédents efforts de dialogue.

L’un de ces facteurs est le manque de coordination entre les différentes institutions de l’Etat chargées de regagner la loyauté des communautés mécontentes. D’une part, les efforts visant à stabiliser le Nord de Tillabéri ont bénéficié de l’expérience et des ressources de la HACP, une institution unique au Sahel central, qui n’a pas ménagé ses efforts pour réparer les préjudices subis par les communautés qui se sentent exclues du processus décisionnel de l’Etat. Comme nous l’avons déjà mentionné, la HACP a joué un rôle important en s’efforçant de faciliter la reddition des insurgés, en encourageant les forces de sécurité et les communautés à travailler plus étroitement ensemble, en donnant aux habitants des zones frontalières une chance d’être recrutés dans les forces de sécurité et en proposant des projets de développement à impact immédiat. Reconnaissant l’importance d’une stratégie politique pour faire face à l’insurrection, le général Mahamadou Abou Tarka, président de la HACP, a déclaré :

Ce ne sont pas simplement des terroristes, c’est une insurrection. Ils ont un projet politique, l’Islam politique. L’Etat a-t-il une offre politique à proposer aux communautés en retour ? Le dialogue politique avec les communautés signifie qu’il faut se rendre compte qu’un jeune Peul qui attaque le Niger se dit : « Qu’est-ce que le Niger a fait pour nous ? » Le dialogue politique avec les communautés, c’est prendre conscience de cette exclusion et réfléchir aux moyens d’y mettre un terme.

D’un autre côté, la HACP a été confrontée à un problème de légitimité dans le Nord de Tillabéri, où (comme nous l’avons déjà mentionné) elle est perçue comme manquant de neutralité, notamment parce que pour de nombreux Peul de cette région, la HACP est compromise par sa direction touareg et sa prétendue proximité avec les milices maliennes.

En outre, des efforts non coordonnés impliquant la HACP et d’autres acteurs institutionnels ont engendré un chevauchement des initiatives de dialogue ou leur perte de clarté, ce qui a rendu difficile l’élaboration de stratégies claires de participation des communautés. En 2018, par exemple, le ministre de l’Intérieur du Niger, Mohamed Bazoum, a nommé une quinzaine de chefs peul et les a réunis dans un comité en les encourageant à travailler ensemble pour structurer leurs revendications.
Mais peu après la création du comité, une ONG partenaire travaillant avec la HACP a suggéré, avec l’accord du ministère de l’Intérieur, de le diversifier en y incluant des représentants d’autres communautés. Le comité a ainsi doublé de taille, son caractère changeant fondamentalement, passant d’un comité peul à un organe multiethnique. Il était donc devenu un meilleur outil pour gérer les tensions intercommunautaires, mais un outil moins performant pour traiter les griefs spécifiques des Peul. De multiples initiatives de médiation ont suivi, mais elles manquaient de coordination ; ceux qui menaient ces initiatives semblaient souvent se faire concurrence et marcher sur les plates-bandes les uns des autres.

Pour éviter de saper ainsi ses propres efforts, le président Issoufou devrait exiger davantage de cohérence et de coordination de la part des cercles décisionnels de l’Etat, en veillant notamment à ce que le ministère de l’Intérieur et la HACP s’accordent pleinement sur les meilleures stratégies d’approche des communautés frontalières. Ils devraient se concentrer en particulier sur les communautés peul, qui sont tout particulièrement victimes d’exclusion et de harcèlement. Pour ce faire, le gouvernement devrait envisager de reconstituer le comité d’origine composé de représentants peul qui se concentrent sur les préoccupations des communautés peul. Les membres du comité devraient être choisis avec soin pour représenter un éventail aussi large que possible de perspectives des différents sous-groupes peul et jouir d’une crédibilité dans le Nord de Tillabéri. Le Niger devrait également conserver en parallèle un comité multiethnique tel que celui qui existe actuellement afin de faciliter le dialogue intercommunautaire dans le Nord de Tillabéri.
” Le gouvernement devrait également envisager d’en faire plus pour négocier des accords inter- et intracommunautaires directs. “

Parallèlement aux efforts de l’Etat pour négocier avec des communautés spécifiques, comme les Peul, le gouvernement devrait également envisager d’en faire plus pour négocier des accords inter- et intracommunautaires directs. Il pourrait tirer les leçons d’un accord de paix à Abala en 2019, où les rivaux daosahak et peul ont réussi à se réconcilier alors qu’un litige perturbait des routes commerciales vitales pour les deux communautés.
Peu importe qui était à l’origine de ces pourparlers (certains ressortissants locaux disent que c’était l’Etat islamique, se trouvant en position de force après une victoire militaire significative contre les combattants maliens dans la région malienne de Ménaka), la réconciliation des communautés d’Abala a permis une diminution de la violence. Des mois plus tard, les habitants affirment qu’il n’y a pas eu d’incidents intercommunautaires depuis la réconciliation, malgré certaines attaques contre des représentants de l’Etat. Certaines communautés daosahak semblent également avoir résolu des tensions intracommunautaires durant cette période.

La HACP et les ONG partenaires devraient essayer de mettre en pratique les leçons d’Abala avec d’autres communautés. Par exemple, elles devraient s’efforcer de faire la paix entre les villages agricoles djerma de Tingara 1, allié de l’Etat islamique, et Tingara 2, dont 143 ménages (réputés proches de l’Etat) ont fui à Tillabéri en décembre 2018.
Le même mois, des insurgés de Tingara 1 ont tué deux résidents de Tingara 2 dans le cadre d’un litige relatif à la propriété et à l’utilisation de champs agricoles. Un forum organisé entre les deux villages en décembre 2019 semblait ouvrir une voie de réconciliation, mais en quelques semaines, les attaques d’Inatès et de Chinegodrar ont ravivé les craintes qui ont entravé la poursuite des pourparlers.

Malgré ce revers, des progrès sont encore possibles. Pour que les pourparlers puissent avancer, il sera toutefois important qu’ils abordent les revendications en matière de propriété foncière qui sont au cœur du conflit entre les deux villages. L’Etat, à travers le Programme pour la cohésion communautaire au Niger, un projet financé par les Etats-Unis et mis en œuvre par les Nations unies visant à réconcilier les communautés, la HACP, les ONG et les médiateurs, devraient s’efforcer de relancer les pourparlers en tenant compte de cet objectif ainsi que des objectifs plus larges d’apaisement des tensions intercommunautaires et de rétablissement d’une présence de l’Etat dans les villages de Tingara 1 et 2 ainsi que dans leur périphérie.

  1. Dialogue avec les insurgés

Les politiques visant le dialogue avec les commandants de l’Etat islamique, qui ont récemment infligé de graves pertes aux services de sécurité, font l’objet de controverses au Niger, différentes composantes des forces de sécurité privilégiant des approches différentes. Le ministère nigérien de l’Intérieur a déjà pris l’initiative de nouer le dialogue avec les commandants de l’Etat islamique. Les chefs militaires du pays se sont toutefois largement opposés à cette approche. Lors de la réunion du Conseil national de sécurité du Niger en février 2017, ils ont opposé leur veto aux tentatives du ministre de l’Intérieur Bazoum d’engager des discussions avec les insurgés de l’Etat islamique.
La diversité des stratégies et des intentions a souvent généré des messages contradictoires envoyés aux insurgés et à leurs commandants, ce qui risque d’entamer leur confiance dans les autorités de l’Etat lors de futures tentatives de dialogue. Les insurgés peuvent également craindre que les pourparlers engagés par une partie du gouvernement ne soient utilisés comme un moyen pour une autre partie ou un de ses partenaires d’identifier les insurgés en tant que cibles, par exemple l’armée ou un allié étranger impliqué dans des opérations antiterroristes comme la France ou les Etats-Unis.

Cela dit, étant donné que les principaux commandants locaux de l’Etat islamique sont issus des communautés frontalières et ont donc probablement rejoint le groupe jihadiste par intérêt politique et économique, le gouvernement devrait élaborer des politiques visant à répondre à leurs préoccupations pour les éloigner du groupe.
” Pour que le dialogue avec les commandants nigériens de l’Etat islamique succède, les autorités devront très probablement poser sur la table une série de propositions pour les persuader de faire défection. “

Pour que le dialogue avec les commandants nigériens de l’Etat islamique soit couronné de succès, les autorités devront très probablement poser sur la table une série de propositions pour les persuader de faire défection, à l’instar de ce qui avait été proposé aux rebelles touareg du Niger dans les années 1990. Il pourrait s’agir d’engagements à intégrer des combattants dans les forces de sécurité, à permettre aux chefs rebelles d’occuper des postes influents dans les institutions publiques, à investir dans le développement régional et à décentraliser la gouvernance afin de promouvoir une plus grande autonomie régionale.

Il faudra également des médiateurs en qui le gouvernement et les jihadistes ont confiance. L’assassinat (non confirmé) du médiateur Oumarou « Kiro » Roua, évoqué plus haut, laisse entrevoir un risque très élevé pour les médiateurs de l’Etat prêts à approcher les groupes jihadistes pour ouvrir le dialogue. Il sera essentiel pour Niamey de dissiper les soupçons des insurgés qui redoutent que l’Etat et ses partenaires étrangers n’utilisent les médiateurs pour les tromper, ce qui ne ferait que compliquer les initiatives politiques et mettre en danger la vie de personnalités clés dont l’Etat aura grand besoin.

Quant à la manière de traiter avec Sahraoui, un idéologue jihadiste et un étranger, il semble peu probable qu’il se soumette aux autorités nigériennes ou qu’il passe un accord avec elles compte tenu du niveau de pouvoir qu’il exerce actuellement.
A l’heure actuelle, la plupart des responsables semblent penser que le tuer est la seule option, et que cela affaiblirait le groupe et faciliterait la reddition de ses lieutenants nigériens.

Néanmoins, les suites imprévisibles de sa mort pourraient présenter des risques plus importants encore. Celui qui prendra sa place, par exemple, pourrait transformer le groupe en une organisation plus radicale, ou le groupe pourrait se scinder en un certain nombre de factions avec lesquelles il serait peut-être impossible de traiter collectivement.

Le gouvernement devrait également réfléchir à la manière dont il pourrait aboutir à des négociations avec Sahraoui à moyen ou long terme, même si celui-ci ne semble pas intéressé pour l’instant. Après tout, il a montré sa volonté d’engager des pourparlers avec le Niger en 2016-2017 et contrôle une structure de commandement unifiée qui servirait bien les efforts de stabilisation de la région si un accord pouvait être conclu.

S’il refuse de s’asseoir à la table des négociations à court terme, Niamey pourra alors décider de concentrer ses efforts sur l’érosion de son soutien auprès des habitants de la zone frontalière. Son objectif devrait être de persuader les chefs de communauté et les commandants de l’Etat islamique nigérien de revenir à l’Etat, selon les modalités indiquées ci-dessus – comme l’intégration des combattants dans les forces de sécurité et l’accession des chefs rebelles à des postes régionaux influents dans les institutions publiques. Si Sahraoui était affaibli au Niger, il pourrait se montrer plus réceptif aux négociations. Les chances de succès sont minces, mais, pour Niamey, l’approche est probablement moins risquée que d’investir uniquement la sphère militaire, alors que le recours à la force s’est avéré infructueux jusqu’à présent.
” En effet, certains médiateurs et responsables nigériens affirment que Paris et Washington ont fait échouer les efforts de Niamey pour engager un dialogue avec les insurgés, préférant poursuivre leurs propres objectifs. “

Certes, même s’il s’avérait possible d’ouvrir des pourparlers, toute tentative de dialogue avec Sahraoui ou d’autres commandants de l’Etat islamique pourrait se heurter à la résistance des partenaires étrangers du Niger, dont certains sont encore attachés à une approche essentiellement militaire pour contrer les jihadistes. En effet, certains médiateurs et responsables nigériens affirment que Paris et Washington ont fait échouer les efforts de Niamey pour engager un dialogue avec les insurgés, préférant poursuivre leurs propres objectifs.
Pour ces partenaires, il s’agit principalement de vaincre ou de maîtriser militairement les groupes jihadistes et, plus généralement pour la France, de juguler l’influence croissante d’interprétations de l’Islam politique perçues comme hostiles à une présence occidentale au Sahel.

Par exemple, en 2016, à une époque où Bazoum avait établi un canal direct de communication avec Sahraoui, la France s’était opposée à la libération d’un certain nombre de prisonniers peul qui avaient été initialement arrêtés dans le cadre de l’opération Barkhane et dont Sahraoui avait demandé la libération en échange de promesses de cesser les attaques contre l’Etat nigérien.
La France a également mené de nouvelles frappes aériennes dans la zone frontalière Mali-Niger en février 2017, créant une pression militaire, délibérée ou non, au moment où le Niger et l’Etat islamique étaient en pleines négociations.

De même, en octobre 2019, le programme Rewards for Justice du département d’Etat américain a offert cinq millions de dollars pour obtenir des informations sur la position de Sahraoui, ce qui a conduit d’éventuels intermédiaires à renoncer à contacter physiquement le chef de l’Etat islamique et ses lieutenants car ils craignaient que le contact avec une cible d’une telle valeur ne les rende plus vulnérables aux frappes aériennes ou à la surveillance.
Les médiateurs et les responsables politiques nigériens ont également interprété cette offre de récompense comme un signal de ne pas négocier avec lui. Certains responsables nigériens ont demandé l’annulation de cette récompense, car elle continue de compliquer les tentatives de dialogue avec les insurgés.

Néanmoins, si le Niger peut démontrer qu’il dispose d’un plan cohérent pour répondre aux doléances des communautés locales et établir un dialogue avec les commandants de l’Etat islamique accompagné d’un cessez-le-feu sur le terrain, il devrait demander à ses partenaires étrangers d’éviter de susciter des obstacles supplémentaires. La France devrait ainsi suspendre ses frappes aériennes pendant les périodes où le gouvernement nigérien se trouve en pleines négociations. Elle ne devrait pas interférer dans les négociations sur la libération des prisonniers et devrait plutôt chercher des moyens de les soutenir si ces négociations pouvaient être utilisées pour persuader les commandants de l’Etat islamique de déposer les armes, ou au moins de cesser d’attaquer les forces de sécurité nigériennes.

Pour leur part, les Etats-Unis pourraient discrètement retirer la récompense de cinq millions de dollars pour des informations sur la localisation de Sahraoui, afin d’encourager les médiateurs à reprendre contact avec lui.

Les Etats-Unis et la France, qui mènent chacun des campagnes antiterroristes dans la région, ont beaucoup investi dans ces combats. Ils ont tous deux perdu des soldats contre l’Etat islamique. Néanmoins, en fin de compte, ce combat est celui du Niger, et dans plusieurs décennies, c’est lui qui supportera les conséquences de ce qui se passe aujourd’hui.
B. Dispositions en matière de sécurité

  1. Recrutement représentatif
    ” Niamey devrait se concentrer sur la manière dont elle pourrait employer ses forces de sécurité d’une façon différente “

Même si la pression militaire doit continuer à être un élément important pour contrer l’Etat islamique, Niamey devrait également se concentrer sur la manière dont elle pourrait employer ses forces de sécurité d’une façon différente, notamment pour rassembler des communautés frontalières que la violence divise. Dans ses tentatives d’affiner sa stratégie pour la région du Nord Tillabéri, le Niger devrait en particulier faire un effort plus important pour recruter des jeunes des communautés frontalières sous-représentées dans les services de sécurité.

Les avantages d’un recrutement dans le Nord de Tillabéri, notamment l’effet qu’il aurait sur en le renforcement de la confiance que les communautés locales ont envers l’Etat, doivent être soigneusement pesés par rapport au risque que des unités composées de troupes recrutées dans une communauté locale puissent être perçues comme une menace par ses rivaux. Il existe un réel danger que l’Etat soit perçu comme partisan de certaines communautés plutôt que d’autres ou donnant l’impression qu’il compte à nouveau sur les milices ou les groupes d’autodéfense pour poursuivre ses objectifs de sécurité.

En outre, les communautés ou les chefs de communautés qui envoient des jeunes hommes rejoindre les forces de sécurité pourraient être pris pour cible par les jihadistes pour avoir collaboré avec l’Etat.

Si l’Etat ne peut pas faire grand-chose à court terme pour atténuer le risque de représailles jihadistes contre la participation des communautés locales au recrutement, les avantages de la constitution d’une force de sécurité plus représentative pourraient malgré tout l’emporter à plus long terme. Cela dit, les autorités devraient veiller à ne pas créer d’unités destinées à être déployées dans la région de Tillabéri et composées principalement d’un seul groupe ethnique, de peur que les autres communautés ne perçoivent ces unités comme étant en réalité des milices ethniques. La composition de toute nouvelle unité devrait inclure un mélange de membres des communautés frontalières mais aussi de soldats venant de l’extérieur de la région. Si les unités mises en place restent dominées par une communauté locale en particulier, elles ne devraient pas être déployées dans des zones où le groupe ethnique le plus largement représenté est en conflit avec une autre communauté.

Par ailleurs, le recrutement des populations locales pourrait également se heurter à la résistance de l’armée nationale. Au Niger, la classe des officiers supérieurs, principalement des Djerma, ne voit pas d’un très bon œil l’arrivée dans les rangs de l’armée d’un plus grand nombre de représentants des communautés frontalières. Ils considèrent que l’ascension des nomades dans les rangs politiques et sécuritaires de l’Etat a, de facto, érodé leur propre contrôle de l’appareil de sécurité au Niger.
Ils craignent que l’armement, la formation et l’équipement des combattants des communautés frontalières n’augmentent la probabilité de rébellions ou de coups d’Etat à l’avenir.

En outre, après des années de combat contre les jihadistes à la frontière, certains militaires considèrent qu’intégrer davantage de Peul dans l’armée revient à mettre des armes entre les mains de collaborateurs de l’Etat islamique.

Il sera important de faire évoluer ces attitudes. Aliéner les Peul en les faisant se sentir indésirables dans les services de sécurité – que beaucoup considèrent déjà comme une organisation où l’on progresse par népotisme et où les membres de certaines communautés réussissent mieux que d’autres – ne peut que susciter du ressentiment et aggraver le type de tensions susceptibles de provoquer à terme des actes de rébellion.

” Le Niger devrait s’attacher à éliminer la discrimination qui frappe les Peul nomades et d’autres groupes au sein des services de sécurité. “

Dans ce contexte, le Niger devrait s’attacher à éliminer la discrimination qui frappe les Peul nomades et d’autres groupes au sein des services de sécurité, notamment dans leurs processus de recrutement.
Il y a encore beaucoup de travail à faire. Les officiers peul qui sont déjà dans l’armée affirment qu’ils font face à une discrimination systémique qui empêche leur promotion en raison de leur appartenance ethnique. En 2019, lorsque la HACP a lancé une campagne de recrutement pour offrir aux jeunes hommes de la région des possibilités de rejoindre les forces armées, elle a eu du mal à trouver des Peul pour occuper les 200 postes disponibles. Certains chefs peul ont néanmoins salué le fait que leurs communautés étaient, pour la première fois, invitées à proposer de jeunes recrues.

  1. Protéger les civils

Pour tenter d’instaurer la confiance entre les communautés frontalières et Niamey, il sera également important de leur donner le sentiment que l’Etat peut assurer leur sécurité – en particulier à un moment où la reprise des opérations militaires contre l’Etat islamique se traduirait déjà par des meurtres de civils, et où l’épidémie de Covid-19 limite la capacité des autorités à surveiller le comportement des troupes sur le terrain.

La police et la garde nationale sont les principales unités de sécurité responsables du maintien de la paix entre les communautés. Niamey devrait veiller à ce que, comme pour l’armée, leurs rangs soient composés d’une représentation satisfaisante des communautés frontalières.

D’autre part, outre la protection des civils contre les violences intercommunautaires, ces unités devraient être chargées de s’attaquer au vol généralisé de bétail des éleveurs, dont il est question plus loin, qui représente probablement le plus grand problème de sécurité et la principale source de frictions dans le Nord de Tillabéri.

Le bétail porte des marques claires dans cette région, ce qui signifie que les autorités peuvent plus facilement identifier le bétail volé et le restituer à ses propriétaires. La récupération du bétail volé contribuerait à recréer des liens indispensables entre les forces de sécurité et les communautés nomades.

Une force de réaction rapide, récemment financée par l’UE et consacrée à la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée, pourrait également jouer un rôle dans la mise en place de ces liens. La première phase de déploiement du Garsi, une unité d’élite de la gendarmerie au Niger, a permis le déploiement d’un détachement permanent à Abala, doté de ses propres ressources en termes de renseignement et de police judiciaire. Des responsables du Garsi ont laissé entendre qu’ils étaient ouverts à l’idée d’adapter leur mandat pour mieux servir les communautés, et qu’ils pourraient donc également envisager d’assurer des services de protection civile, comme la lutte contre le vol de bétail.

Les bailleurs de fonds pourraient organiser une formation spéciale pour le suivi et la récupération des animaux volés, et le personnel du Garsi pourrait mettre en place une ligne d’assistance téléphonique pour que les villageois puissent les contacter directement.
” Pour renforcer le sentiment de sécurité, il faudrait redoubler d’efforts pour que la justice fonctionne pour l’ensemble des habitants de la région de Tillabéri. “

Enfin, pour renforcer le sentiment de sécurité au sein des communautés frontalières, il faudrait redoubler d’efforts pour que la justice fonctionne pour l’ensemble des habitants de la région de Tillabéri. Les autorités judiciaires du Niger devraient tendre la main à leurs homologues au Mali et solliciter leur coopération pour enquêter sur les atrocités commises le long de leur frontière commune. La mission de maintien de la paix des Nations unies, la Mission intégrée multidimensionnelle de stabilisation au Mali (Minusma), pourrait travailler avec les autorités maliennes pour favoriser cette collaboration dans les affaires transfrontalières, et les bailleurs de fonds pourraient apporter un soutien technique et financier à cet effort. Il s’agit de créer des précédents positifs en matière de rendu de justice pour démontrer que l’Etat joue un rôle constructif pour faire respecter la loi et rétablir l’ordre dans la zone frontalière.
C. Politique économique, développement et réformes

Alors qu’il cherche à repousser l’Etat islamique, le Niger devrait examiner l’impact que ses politiques économiques pourraient avoir sur les efforts de renforcement des liens avec les communautés frontalières. Tout d’abord, il devrait envisager de limiter ou d’assouplir les mesures lourdes de restriction des mouvements de population et d’activité des marchés qui ont été imposées pour des raisons de sécurité, mais qui risquent d’affaiblir davantage les économies fragiles du Nord de Tillabéri. Deuxièmement, Niamey devrait encourager ses partenaires de développement à canaliser l’aide vers des projets dans le Nord de Tillabéri qui se trouvent loin des installations de sécurité (vers lesquelles une grande partie de l’aide est actuellement acheminée). Troisièmement, le Niger devrait élaborer des plans pour atténuer les conflits liés à l’utilisation des terres, l’une des principales causes sous-jacentes du conflit.

  1. Alléger les mesures de restrictions économiques

Le 1er janvier, une mesure très impopulaire d’interdiction des motos est entrée en vigueur dans la région de Tillabéri.
Même si le motif sécuritaire était clair puisque les motos jouent un rôle essentiel dans les opérations de l’Etat islamique, elles sont aussi le mode de transport le plus courant pour les habitants de la région. Lors d’une réunion de la société civile à Tillabéri le 29 février, les participants ont dénoncé l’interdiction comme étant appliquée de manière inégale tout en étant inefficace. Ils ont pointé du doigt les zones où les forces de sécurité laissaient les bandits circuler librement à moto, avec sept attaques faisant plus de 100 victimes dans les semaines qui ont suivi l’entrée en vigueur de l’interdiction. Cette interdiction pose d’autres problèmes. Elle touche également les forces de sécurité, dont beaucoup vivent à des kilomètres de leurs bases et vont travailler en moto.

Elle perturbe aussi fortement les moyens de subsistance et de nombreux habitants ont du mal à aller travailler ou à mener leurs activités.

S’il insiste sur le maintien de l’interdiction, l’Etat devrait envisager de prendre des mesures d’assouplissement le plus rapidement possible pour désamorcer les frictions qu’elle provoque entre Niamey et les résidents frontaliers. Il pourrait envisager d’encourager les entreprises à suivre l’exemple de la région de Diffa, dans le Sud-Est du Niger, où des tricycles à moteur – plus lents mais fiables et en aucun cas associés à des attaques terroristes – ont été mis à disposition à un tarif de location mensuelle raisonnable, après l’entrée en vigueur d’une interdiction similaire des motos ciblant les insurgés de Boko Haram.

La fermeture des marchés qui, selon les autorités, alimentent les chaînes d’approvisionnement de l’Etat islamique, entrave encore plus l’économie rurale, sans que l’effort anti-insurrectionnel n’apporte de réels avantages. A Abala, sept des neuf marchés de la commune sont fermés.
A Ayorou, le marché de trois jours a été ramené à une demi-journée.

Parallèlement, selon certains témoignages, ces mesures pourraient conduire à un contrôle encore plus dur des marchés par les jihadistes. Les marchés que les fonctionnaires ont fermés dans la commune d’Abala, par exemple, sont simplement passés du côté malien de la frontière et fonctionnent maintenant sous la surveillance des insurgés.
Lorsque l’armée a fermé les frontières, bloquant trois routes commerciales entre le Mali et le Niger, l’augmentation immédiate du chômage des jeunes a soulevé la crainte que ces jeunes désœuvrés ne viennent grossir les rangs des jihadistes. (Les dirigeants locaux ont finalement négocié pour que la troisième route, d’Anderamboukane au Mali à Abala et Baleyara au Niger, reste partiellement ouverte.)

Les autorités devraient envisager de rouvrir les marchés, en tenant compte du fait que leur fermeture pèse sur les communautés frontalières et tend à détourner le commerce régional vers des réseaux commerciaux contrôlés par les jihadistes de l’autre côté de la frontière.

  1. Aide au développement

Alors que les mesures de sécurité pèsent sur les économies rurales, la tendance actuelle consistant à affecter des fonds de développement au renforcement des infrastructures à proximité des sites militaires pourrait alimenter le ressentiment des populations locales. Les fonds provenant d’initiatives de développement telles que le Partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel, créé en août 2019, et l’Alliance pour le Sahel, créée en 2017, sont utilisés pour renforcer les capacités des forces de sécurité dans les installations militaires, en prévoyant des infrastructures, telles que des services de soins de santé, qui peuvent également être mises à la disposition des communautés depuis les camps des forces de sécurité.
Mais les communautés ne font souvent pas confiance aux forces de sécurité et sont peu susceptibles de recourir à ce type de services si cela implique de s’approcher des installations militaires qu’elles associent à la persécution et au harcèlement.

Les bailleurs de fonds devraient examiner comment ils pourraient collaborer plus efficacement avec les autorités nigériennes afin de mener des projets qui bénéficient à la population de la région de Tillabéri sur le long terme.

  1. Réforme de l’utilisation des terres

Comme nous l’avons déjà indiqué, une grande partie des conflits intercommunautaires dans la région frontalière de Niamey est due aux tensions autour des ressources, notamment foncières. L’Etat devrait, par conséquent, travailler avec les communautés et les bailleurs de fonds pour faire appliquer la législation relative à l’utilisation des terres, déjà adoptée officiellement et qui pourrait atténuer les conflits liés aux ressources.

Certains de ces conflits sont liés à des tensions entre agriculteurs et éleveurs, qui sont une source d’instabilité au Niger et ailleurs dans la région, comme au Nigeria. Entre 2008 et 2014, près de 28 500 km2 de terres pastorales ont été perdues dans tout le Niger au profit de l’élevage en ranch ou de l’industrie extractive, sous la forme de concessions, ou à la suite de transactions foncières illégales.
Les nomades de la région subissent de plus en plus de pression de la part des agriculteurs qui s’emparent des pâturages qui leur sont officiellement attribués. Même si Niamey a élaboré une législation solide pour protéger les droits fonciers des éleveurs nomades, ces politiques sont mal appliquées, en partie parce que l’Etat est incapable de réglementer les zones en proie à des conflits violents. Les pasteurs nomades connaissent souvent mal leurs droits pour défendre leurs terres en vertu des lois existantes.

L’Etat peut agir, notamment en renforçant l’application du code pastoral de 2010, en organisant des campagnes de sensibilisation pour informer les pasteurs nomades de leurs droits et des projets visant à améliorer la gouvernance dans leurs zones.

L’aide des bailleurs de fonds – en particulier aux ministères de l’Agriculture et de l’Elevage, pour faire appliquer le code dans le Nord de Tillabéri (notamment en ce qui concerne la réglementation foncière) – pourrait contribuer au succès de ces efforts.
IV. Conclusion

Le Niger subit des pressions tant à l’intérieur du pays que de la part de ses partenaires étrangers pour intensifier les activités militaires et cibler les insurgés de l’Etat islamique après leur récente série d’attaques meurtrières. Ces dernières années ont cependant montré que les moyens militaires dont dispose Niamey ne sont pas suffisants à eux seuls pour faire face à l’insurrection dans la région de Tillabéri. Les succès militaires remportés ont souvent permis des gains à court terme au détriment des relations à long terme avec les communautés frontalières. Les luttes intestines et les relations mouvementées avec Niamey sont exploitées par des groupes jihadistes devenus experts dans le recrutement de combattants parmi les habitants des zones où ils s’implantent. La décision de Niamey de collaborer avec les milices ethniques maliennes en 2017 lors des opérations contre l’Etat islamique a porté préjudice à la sécurité régionale. Il est essentiel que les autorités ne refassent pas la même erreur stratégique aujourd’hui. L’Etat doit faire son possible pour regagner la loyauté des populations frontalières, notamment les Peul, par le dialogue politique, les dispositifs de sécurité et les outils économiques. S’il n’y parvient pas, il laissera ouverte une brèche dans laquelle l’Etat islamique continuera de s’engouffrer.